chronique

Droit dans ses bottes, face au fanatisme nazi

Le film "Elser, un héros ordinaire" raconte la vie, et "l’œuvre", de ce citoyen ordinaire qui, en 1939, faillit tuer Hitler. Retour, grâce à une histoire passionnante, sur le nazisme dont on ne comprend toujours pas comment il a pu, en si peu de temps, mettre sous sa botte un pays entier.

De Oliver Hirschbiegel

Avec Christian Friedel, Katharina Schüttler, Burghart Klaußner, Johann von Bülow…

Note: 4/5.

La semaine dernière, Hitler était de retour, sur le ton de l’humour (noir). Dans le film "Er ist wieder da", une espèce d’uchronie grinçante, Hitler est ressuscité dans le Berlin de 2014. Et à voir tout ce qui plaît au chancelier (à commencer par internet), on peut légitimement se poser la question:"Et si différentes formes de totalitarisme avaient, l’air de rien, rempli nos vies?"

En 1939, le totalitarisme, Georg Elser en est sûr, il menace sa vie. Ce menuisier de Constance est un Allemand ordinaire. Enfin, pas tout à fait… Devant la menace sanglante de l’entrée en guerre, cet homme est passé à l’action. Il a failli, à lui tout seul, éliminer le chancelier Adolf Hitler en 1939. Oui, Georg Elser a agi, et il l’a payé de sa vie, en avril 1945, presque six ans après les faits.

©Lucky Bird Pictures

Il fait nuit. Un homme est à genoux devant une niche creusée dans un mur. La lampe de poche coincée entre les dents, il ahane, sue, jure. Des bâtons de dynamite, par quatre, s’entassent. L’homme referme la paroi de bois et quitte les lieux. Quelques heures plus tard, il est à la frontière suisse. Une patrouille l’arrête. Il a sur lui des papiers compromettants, d’étranges plans d’immeuble, et d’une machine à retardement… Le lendemain, on fait le lien avec un attentat, à Munich, qui a coûté la vie à sept personnes. Pressé par un changement d’horaire dû au brouillard, le führer avait quitté les lieux 13 minutes plus tôt.

Elser se retrouve face à Nebe, le chef de la Kripo (police criminelle), qu’Hitler a lui-même désigné pour mener l’interrogatoire et découvrir qui se cache derrière Elser. Mais l’homme refuse de parler. Alors que diverses tortures commencent, il replonge dans ses souvenirs… Comment est-il devenu, lui petit ébéniste, ce "prisonnier spécial" que le nazisme va bientôt identifier comme le "pire ennemi", celui qui vient de l’intérieur?

Elser, un héros ordinaire

Classicisme

"Er ist wieder da" interroge le fanatisme nazi sous la lorgnette de l’humour, en stigmatisant, pêle-mêle, la grandiloquence, l’absence de doctrine, l’extraordinaire prise au sérieux ou le pathétique décorum qui met en scène cet absolutisme, jusqu’à l’absurde. "Elser" fait de même, mais avec le plus grand sérieux. Le réalisateur avait déjà signé le mémorable "La chute" ("Der Untergang", 2005), et il applique ici une recette qui a fait ses preuves: des décors parfaitement choisis, de grands comédiens, et un certain classicisme – dans le bon sens du terme – pour la réalisation. En faisant le portrait de cet anonyme, il tend, lui aussi, un miroir à l’idéologie la plus mystérieuse de toutes: ce nazisme dont on ne comprend toujours pas, 70 ou 80 ans après, comment il a pu, en si peu de temps, mettre sous sa botte un pays entier.

©Lucky Bird Pictures

Parmi les thèmes traités, on est frappé par la véritable incompréhension des officiers supérieurs, dont l’esprit infesté de propagande n’est plus capable de comprendre qu’on puisse légitimement avoir l’envie, voire le besoin, de s’opposer à lui. Surtout de la part d’un Allemand… Ce qui frappe les autorités, c’est le manque d’ambition du geste, le manque de grandeur du contexte. Un simple citoyen allemand qui se désolidarise… Un homme qui écoute, regarde, réfléchit. Et puis, qui agit en conséquence. Impossible d’invoquer le fameux complot judéo-bolchevique. Impossible de chercher les appuis britanniques derrière la minutie de l’opération.

L’homme est un Allemand dégoûté. Et décidé. À cet égard, parmi les séquences les plus mémorables, ce moment entre deux séances de torture où Elser, prophétique, discute politique avec Nebe et Müller, le tristement célèbre futur chef de la Gestapo. Il leur donne son point de vue, un point de vue qui les interpelle: il a agi en tant que patriote allemand. La guerre dans laquelle Hitler les propulse n’a aucun sens. Un jour, pas si lointain, ce seront les villes allemandes qui seront bombardées, car une telle violence ne pourra qu’en entraîner une autre, plus grande.

Hitler est un égotiste pathologique qui n’agit que pour lui-même. Il faut l’arrêter. Pour l’Allemagne. Les deux tortionnaires échangent alors un regard ambigu… Un regard lourd de sous-entendus, lorsque l’on sait que Nebe lui-même sera soupçonné de faire partie du complot contre Hitler du 20 juillet 1944 (celui de "Walkyrie", avec Tom Cruise, 2008).

"Elser" n’est certes pas un modèle d’originalité, ni par sa narration ni par son traitement cinématographique. Mais le sujet est tellement passionnant, et les personnages tellement réalistes, qu’il compense largement cette petite réserve quant à la forme.

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