Esthétiser la misère?

Pour Zain (excellent Zain Alrafeea), 12 ans, "gamin à tout faire" de Beyrouth, chaque jour est un nouveau défi. ©Filmcoopi

Prix du jury au dernier festival de Cannes, ce film signé Nadine Labaki divise. Certains y voient une magnifique ode à l’enfance, d’autres crient à une honteuse récupération de la misère humaine…

Ah qu’il est bon de sortir d’une salle de cinéma et de s’étriper! On n’a pas toujours l’occasion de faire s’entrechoquer les arguments avec un investissement aussi sincère. Le cinéma, en nous immergeant totalement dans une aventure sensorielle, permet les levées de bouclier – en ayant d’abord contribué à faire tomber nos trop cartésiennes grilles de lecture. C’est le cas avec ce film libanais, beau et sensible mais également porté sur le pathos, voire dérangeant dans sa récupération de la misère "dénoncée" ici, sur le mode "qui n’aime pas mon film n’a pas de cœur".

Le récit prend place à Beyrouth, de nos jours. Zain, 12 ans, vit dans un petit appartement avec ses parents et ses nombreux frères et sœurs. Pour lui, chaque journée est un nouveau défi, où il ira vendre ses services comme "gamin à tout faire": ranger, nettoyer, faire des courses pour les petits commerçants du quartier. Quand Sahar, sa sœur et complice, est mariée de force à l’un de ces commerçants, Zain voit rouge et disparaît. Il se lie d’amitié avec une clandestine éthiopienne qui lui confie la garde de son bébé…

Bande-Annonce

Indécence plombée?

Durant toute la première moitié du film, le spectateur est touché, puis embarqué par ce personnage: angélique, trop jeune, parfaitement incarné par le jeune acteur qui lui prête ses traits. Et puis, peu à peu, un sentiment diffus s’installe: qu’est-ce que le film entend nous raconter? La misère devient parfois presque gratuite, comme un décor que l’on vide de sens pour mieux s’approprier le cœur du spectateur.

Déjà à Cannes, la critique se divisait, entre ceux qui prévoyaient une Palme d’or et d’autres, qui dénonçait "l’indécence plombée" du film.

Déjà pendant le festival de Cannes, la critique se divisait, entre ceux qui prévoyaient une Palme d’or et d’autres, Libération en tête, qui dénonçait "l’indécence plombée" du film. Le maniérisme de la mise en scène, le caractère voyeur, voire ambigu du propos. Et qu’une musique redondante vient souligner dans la dernière demi-heure, ne laissant plus aucune place à la dure vérité presque dardennienne des débuts.

Car n’est pas Ken Loach ni les Dardenne, qui veut. Filmer la misère humaine avec justesse est une porte étroite par laquelle il faut savoir passer sans s’assommer. Et une bonne part de la critique de se mettre à soupçonner la cinéaste d’avoir – inconsciemment? – choisi un sujet "prise d’otage", auquel on ne peut qu’adhérer si on ne veut pas passer pour un sans-cœur insensible aux inégalités sociales et à la misère des peuples.

"Capharnaüm"

Note: 3/5

De Nadine Labaki.

Avec Zain Alrafeea, Yordanos Shifera,…

Alors que le Journal du Dimanche évoque une "puissance émotionnelle rare" ou qu’Elle y lit "un appel au secours", les Inrockuptibles parlent d’une "spectacularisation de la misère", et le Figaro, d’une "lourdeur agaçante"… Pour notre part, nous avons vécu une expérience double: le puissant et très touchant château de cartes construit par Nadine Labaki s’est soudain affaissé après 1h30, le film peinant à assumer un point de vue, et s’enlisant dans un propos moralisateur, voire esthétisant.

Reste la réception libanaise, plus pragmatique, qui a insisté sur le débat ouvert grâce au film, et à ce qui pourrait changer sur le terrain pour l’enfance maltraitée. Elle est revenue également sur l’engagement politique de Labaki, qui s’est présentée aux élections municipales avec la volonté de faire bouger les choses. La preuve de son entière bonne foi en la matière. Preuve aussi que l’art n’est pas une science exacte et que l’on peut déraper, avec les meilleures intentions.

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