Fin du monde et égo-portraits

Un véritable projet de producteur, mené de front par cinq réalisateurs: "Selfie" est un ovni dans le cinéma français. ©Apollo Films

Une passionnante comédie qui fustige notre dépendance technologique en nous montrant comme des assistés nombrilistes. Jubilatoire et glaçant.

Une famille dont le fils malade se retrouve guéri et qui entre en crise car elle ne sait plus quoi publier sur son vlog aux millions de vues… Une prof de lettres complètement déconnectée qui devient subitement accro aux messages anonymes qu’elle envoie à un youtubeur branchouille… Un jeune homme qui doit faire chuter sa "note de désirabilité" sur Tinder pour enfin entrer dans la norme de la femme qu’il veut conquérir… Les scénarios sont multiples et s’entrecroisent, pour tisser le portrait de notre monde. Un monde discrètement en perdition. Car nous ne le savons pas encore, mais nous sommes collectivement en train de sombrer dans l’inconnu: les rapports humains du futur, où nous serons de plus en plus réduits à obéir aux petites machines qui nous gouvernent depuis le creux de nos poches. Ces machines sans qui nous ne sommes plus rien que des boules de pulsions de manque, à la recherche de la connexion mammaire où il nous faut téter, encore et encore… jusqu’à la mort? Jusqu’à la folie? Ou jusqu’à une ultime jouissance au cœur de la matrice?

"Selfie"

De Thomas Bidegain, Marc Fitoussi, Tristan Aurouet, Cyril Gelblat, Vianney Lebasque

Note: 4/5

Avec Blanche Gardin, Max Boublil, Elsa Zylberstein, Many Payet, Finnegan Oldfield…

Qu’il est doux, le temps où on se moquait gentiment de ces couples qui ne s’adressait pas la parole pendant tout un dîner au restaurant, chacun prisonnier de son écran… Tellement 2010! Aujourd’hui, notre compte est bon. "Black Mirror" nous l’a montré, et démontré. Tout comme l’a fait Yuval N. Harari, dans le tome 2 de son best-seller "Sapiens", "Homo Deus". En couplant l’étude des neurosciences et celle des biotechnologies, l’historien nous met face à un futur terrifiant: celui de la robotisation de l’être humain. Le XXIe siècle ne sera donc pas celui où nous aurons une armée de robots pour mieux nous servir, mais bien celui où nous serons devenus les serviteurs dociles et décérébrés des robots-dieux algorithmiques que nous aurons nous-mêmes créés.

Cette réalité, "Selfie" l’illustre sans jamais s’appesantir, mais en la surlignant comme le fait toute bonne comédie. Ce sont en fait cinq destins qui se croisent et se recroisent, chaque partie ayant été tournée par un réalisateur différent. Il faut ajouter Manu Payet, très juste en cadre déboussolé par les achats prescrits par son smartphone. Après avoir fait confiance à l’algorithme pendant des années, il est devenu l’heureux humain que la machine avait décelé en lui (jusqu’à pratiquer la pêche à la ligne intensive). Lorsqu’il veut se rebeller, il se rend compte que les objets non acquis auraient pu changer son destin… voire lui sauver la vie. Autant de paraboles savoureuses que le spectateur ingurgite avec plaisir, tant c’est juste et bien présenté. Des paraboles qu’il aura parfois du mal à digérer lorsque le film aura eu le temps de décanter en lui. Ce qu’on appelle l’effet retard du bon cinéma…

SELFIE Bande Annonce (2020)

Une honnêteté qui fait mouche

À la base, l’idée d’un producteur, Julien Sibony. Il écrit une dizaine de pages sur ce thème qui lui tient à cœur, qu’il confie à cinq auteurs. Les réalisateurs ne sont venus qu’après (cinq hommes, mais des réalisatrices – pas libres – ont été contactées… ce que précise le dossier de presse pour couper l’herbe sous le pied à tout procès d’intention). Pour harmoniser le tout: le même compositeur, le même chef opérateur, la même équipe de montage… Le tout au service d’une œuvre aussi politique que ludique.

Voici Homo Connecticus déshabillé. Ou plutôt rhabillé de frais.

Les agissements ne sont pas caricaturés comme le ferait la première comédie venue, et c’est cette honnêteté qui fait mouche. "Selfie" juxtapose nos comportements pour leur donner tout leur relief — millions d’abonnés, cœur avec les doigts, no stigma (surtout no stigma!)… Voici Homo Connecticus déshabillé. Ou plutôt rhabillé de frais, engoncé qu’il est dans un nouveau costard taillé sur mesure par l’hyper connectivité… et baignant dans une insondable solitude.

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