interview

Florian Zeller ("The Father"): "Je voulais que ce film soit une expérience"

©AFP

Avec son premier film, le dramaturge français Florian Zeller signe un coup de maître. Anthony Hopkins, les Oscars, Alzheimer: il nous dit tout.

Alors que "The Father" sort (enfin!) dans le monde entier, son jeune réalisateur (41 ans) est encensé par la critique, après avoir été consacré par ses pairs: Florian Zeller a remporté l'Oscar du meilleur scénario, alors qu'Anthony Hopkins recevait – pour la deuxième fois, et à 83 ans – celui du meilleur acteur.

Le film (voir critique en encadré) revient sur l'expérience traumatisante d'un père en proie à Alzheimer, et qui doit accepter, et s'adapter. Mais il ne se contente pas de raconter, il nous entraîne dans son sillage, et nous oblige littéralement à partager l'expérience. Zeller entre par la grande porte dans le panthéon mondial des maîtres du 7e art, aux côtés d'autres cinéastes ayant su nous proposer des expériences aussi intellectuelles que sensorielles (David Lynch, Jane Campion, Lars von Trier, ou Jacques Audiard).

Déjà culte au théâtre (ses pièces sont traduites dans le monde entier, et sont portées aux nues de Londres à New York), il prépare actuellement son nouveau film, "Le fils", inspiré d'une de ses pièces, avec Hugh Jackman et Laura Dern dans les rôles principaux.

Rencontre avec un raconteur d'histoire hors du commun.

"Le chemin vers les Oscars s'emprunte des mois à l'avance. Mais c'était un moment très fort, après une année très compliquée."

Gagner l'Oscar, ça représente quoi?

Ce serait mentir que de dire que les nominations (6 en tout) furent une totale surprise. Le chemin vers les Oscars s'emprunte des mois à l'avance. Mais c'était un moment très fort, après une année très compliquée. Le film n'a cessé de ne pas sortir. Il a été projeté à Sundance, il a reçu un accueil pour moi bouleversant. Quelques semaines plus tard, le Covid est arrivé, et s'est installé pour 18 mois. On se demandait si on serait acheté par une plateforme, si la rencontre avec le public allait bel et bien se faire.

Tourner un film, ça implique un rapport absolu, il n'y a plus de place pour quoi que ce soit d'autre, en terme d'énergie, en terme de travail, en terme de rêve. Mais ensuite, ça n'a de sens que si on partage tout cela avec d'autres que soi. On a vécu collectivement un moment où il semblait impossible de partager ces émotions. Tout semblait virtuel, abîmé, plus tellement nécessaire. Dans ce contexte-là, nous avons vécu ces nominations comme un cadeau inestimable.

On sent une énorme admiration pour votre acteur principal, Anthony Hopkins.

D'abord, je voudrais dire que, pour moi, l'admiration est un beau sentiment. Parfois, les gens se sentent diminués par le fait d'admirer. Ils ont l'impression que ça les rabaisse de regarder vers le haut, moi ça m'élève. J'ai de la fascination, et même de l'amour pour les acteurs. Au théâtre, j'ai souvent écrit directement pour eux. C'est comme une déclaration d'amour.

"Pour moi, l'admiration est un beau sentiment. Parfois, les gens se sentent diminués par le fait d'admirer. Ils ont l'impression que ça les rabaisse de regarder vers le haut, moi ça m'élève."

Pour moi, Anthony Hopkins est le plus grand acteur vivant, et c'est son visage qui s'est imposé à moi quand j'ai commencé à rêver à ce film. C'est pour lui que j'ai voulu faire le film en anglais, même si ça allait multiplier les difficultés. J'avais l'intuition qu'il serait particulièrement puissant dans ce rôle-là.

C'est l’histoire d'un homme qui chute. Et il me semblait que plus on partirait d'une certaine altitude, dans notre inconscient collectif, plus cette chute serait vertigineuse. C'est quelque chose que certaines familles vont vivre dans leur intimité: quand on connaît vraiment bien quelqu'un, et que cette personne finit par devenir quelqu'un d’autre, qu'on ne reconnaît plus. Je voulais que se produise le même phénomène pour le spectateur. Anthony, on le connaît depuis toujours. Il est là, sur les écrans. Il appartient à l'histoire du cinéma.

©Outnow

Le film commence comme un thriller psychologique…

On a l'impression de savoir quel est ce territoire sur lequel on avance. Et soudain, on chavire vers un endroit inattendu, on découvre un nouveau visage, qui ne nous est plus familier. Un visage qui nous trouble et qui nous égare. Je voulais que ce soit cette expérience-là. Je ne suis pas allé voir Anthony pour lui demander de refaire ce qu'il avait déjà fait, où on sait tous qu'il est génial.

"Je ne suis pas allé voir Anthony pour lui demander de refaire ce qu'il avait déjà fait, où on sait tous qu'il est génial. Le défi, c'était d'explorer un autre territoire émotionnel, et que lui-même soit invité à découvrir un autre acteur qu'il portait en lui."

Le défi, c'était d'explorer un autre territoire émotionnel, et d'aller dans un endroit d'extrême vulnérabilité, d'extrême fragilité. Et que lui-même, quelque part, soit invité à découvrir un autre acteur qu'il portait en lui, de lâcher complètement prise, notamment par rapport à tout ce qu'il connaissait en tant qu'acteur. Je ne voulais pas qu'il soit protégé par un personnage de fiction et qu'on se "contente" de raconter une histoire en essayant d'imiter ce que ça pourrait vouloir dire… un vieux monsieur avec une maladie.

Je craignais de faire quelque chose de trop figé, qui ne soit pas assez brûlant. Je voulais tenter d'aller vers un point de vérité absolue et qui l'oblige à se présenter à nous, devant la caméra, tel qu'en lui-même. Avec sa vitalité, avec sa force, avec sa présence. Même si on parlait d'une maladie, qu'il s'oublie, qu'il soit juste lui-même, projeté dans ce labyrinthe, et qu'on observe ensemble quelles émotions, quelles peurs pourraient l'envahir. Avec ce sentiment de mortalité. Comme si j'allais chercher à la fois l'acteur et l'être humain qui se trouve juste derrière.

Avez-vous culpabilisé de le voir autant souffrir?

Non, parce que l'ensemble du tournage a été extrêmement joyeux. C'est un paradoxe, mais l'opportunité était là de transformer en beauté des choses douloureuses. Anthony (Hopkins) était très heureux sur le tournage. Il nous est arrivé de tourner les choses éprouvantes, de pleurer dans les bras l'un de l'autre, mais c'était également des moments d'une beauté intense pour nous.

©Photo12 via AFP

Est-ce qu'un acteur qui souffre est un acteur heureux?

Anthony Hopkins n'est pas un method actor, quelqu'un qui a besoin de se mettre dans un état, de souffrir. Je ne voulais d'ailleurs pas que nous soyons dans la fabrication d'un personnage. Nous avons très peu répété avant de tourner. Il ne s'agissait pas de se faire du mal, mais d'être le plus authentique possible. Essayer d'offrir aux autres un peu de cette émotion-là. Que ça puisse devenir cathartique, que ce ne soit pas de l'imitation. C'est la beauté du cinéma, qu'on se souvienne à travers une histoire qu'on n'est pas séparés les uns des autres, qu'on appartient à quelque chose de plus large.

"À 83 ans, Anthony Hopkins pourrait se contenter de rôles moins exigeants. Il a fait le choix inverse, comme le véritable artiste qu'il est."

À 83 ans, Anthony Hopkins pourrait se contenter de rôles moins exigeants. Il a fait le choix inverse, comme le véritable artiste qu'il est. J'étais très heureux qu'il m'accorde sa confiance. Ça m'a permis de faire vraiment le film que j'avais en tête. J'utilise aussi beaucoup le décor, il ne cesse de changer, comme vous avez pu le remarquer. Parfois, sur le plateau, tout le monde se demandait: "mais qu'est-ce qu'il est en train de faire?". Mais je pense que je savais où j'allais.

Dans votre théâtre, déjà, vous créez une narration implicante pour le spectateur, qui se voit investi d'une part de la narration, porteur lui aussi de l'émotion. Comment écrit-on une histoire, et surtout un traitement comme ceux-là?

Je me méfie d'avoir une intention externe au sujet. C'est la pièce, ou le film lui-même, qui décide ce dont il a besoin. Ce jeu avec le réel, qui s'opère dans "The Father", s'est imposé à moi à cause du sujet. Certes, c'est l'histoire d'un homme qui perd ses repères. Je ne voulais pas simplement raconter une histoire, mais que le film soit une expérience, y compris pour le spectateur. Ce que ça pouvait signifier, cette perte de repères. Le labyrinthe qui a été construit est en lien direct avec le sujet du film.

"C'est l'histoire d'un homme qui perd ses repères. Je ne voulais pas simplement raconter une histoire, mais que le film soit une expérience, y compris pour le spectateur."

Pour mes pièces "La mère" ou pour "Le fils", les sujets sont différents, donc ce sont d'autres stratégies narratives. Le point commun, c'est que ça met le spectateur dans une position active. Il faut qu'un espace lui soit réservé, dans lequel il doit s'engager. Comme si le film était une sorte de puzzle. Il va jouer pour essayer de trouver une combinaison qui fasse sens.

Il y a des années, j'ai découvert le film de David Lynch, "Mulholland Drive", récompensé à Cannes. C'était la première fois que je découvrais une narration en forme de puzzle, volontairement inabouti. L'inconscient du spectateur est soudainement convoqué pour que le cauchemar du film devienne le cauchemar de chacun. Ça m'a beaucoup marqué dans mon écriture.

©Photo12 via AFP

Le film provoque une espèce d'urgence, par rapport à sa famille, à soi-même, à des choix qu'on devra poser. Mais le propos dépasse la maladie et se fait universel. Nous sommes tous névrosés, parano, mytho… nous vivons tous dans un semi-mensonge permanent…

Bien sûr, c'est un film sur Alzheimer. Mais j'ai toujours, aussi, voulu faire quelque chose de plus large. L'idée d'avoir un thème ne me semble pas conforme à ce qu'est une œuvre d'art en général. Les choses ne sont pas toujours obligatoirement formulées, conscientes. Un sujet est toujours un prétexte pour essayer de toucher une vérité plus large: ce rapport à la réalité, ce rapport troublé au reste du monde et à soi-même, cette inquiétude d'être au monde, cette conscience de la finitude...

"C'est aussi l’histoire d'une fille aimante, qui devient un peu le parent de son parent. Il y a plusieurs portes dans le film."

Toutes ces questions, on les porte en nous quel que soit notre état de santé, et le moment où on se situe dans notre propre vie. C'est une expérience d'existence en fait. La maladie est aussi une dramaturgie, elle permet de donner une forme à cette expérience, parce que c'est une maladie qui amplifie le doute, le rapport troublé à l'autre. Ce sont des équations complexes qui nous définissent et qu'on porte en soi.

Dans "The Father", il n'y a pas que le père…

Non, c'est aussi l’histoire d'une fille aimante, qui devient un peu le parent de son parent. Il y a plusieurs portes dans le film. On peut se demander qui on sera quand on sera âgé, mais aussi quel enfant on sera. Personnellement, je ne me suis pas tellement demandé ce que je deviendrais plus tard, je me suis plutôt appuyé sur des émotions que j'ai connues enfants. La peur de l'abandon, ce moment où on a besoin d'une mère qui vient vous sauver.

Je pourrais même dire que ce film raconte mon enfance, alors que ça pourrait sembler faux par rapport au sujet. Mais l'émotion circule dans une vie. Il y a aussi de la régression, on voit le personnage d'Anthony qui recule, vers un état d'innocence. J'ai aussi écrit ce film pour ce moment-là.

"The Father"

De Florian Zeller

Avec Anthony Hopkins, Olivia Colman, Olivia Williams, Mark Gattis, Imogen Poots, Rufus Sewell, Ayesha Dharker…

*****

Séance de dissection sans concession, mais aussi hymne organique et tumultueux à la vie, "The Father" réconcilie tous les possibles.

Sur une musique envoûtante de Purcell, une femme rentre chez elle en traversant un joli quartier de Londres. Elle pénètre dans un grand appartement lambrissé, appelle, n'obtient pas de réponse. Dans le bureau aux tentures tirées, un vieil homme. Il enlève son casque d'écoute, Purcell s'interrompt. Sa fille n'est pas contente: elle vient de recevoir un coup de fil de l'aide-soignante, qui a quitté les lieux un peu plus tôt, après s'être fait insulter et menacer. Le vieil homme tient tête. Il a bien fait. Elle vole, cette jeune fille, la preuve: il lui a tendu un piège, et sa montre a bel et bien disparu. Sa fille lui jette des coups d'œil d'une lassitude extrême. Mais elle n'ose plus le regarder dans les yeux pour lui demander s'il a vérifié sous la baignoire, là où il range ses objets de valeur. Quoi? Elle connaît sa cachette? Trahi, le vieil homme traverse l'appartement, et sa voix se perd dans la salle d'eau, où on devine que réside ce qu'il croyait être son dernier secret, son dernier lambeau d'intimité, le fantôme de celui qu'il était…

Nous sommes invités ici à contempler une épure. Chaque détail compte. Chaque couleur, de chaque objet. Chaque commentaire, chaque mot, chaque syllabe, les goûts, les odeurs, les non-dits. Car tout n'est qu'une perpétuelle lutte contre la folie qui gagne. Chaque détail peut être une marche gravie (vers un moment de lucidité, donc de partage, d'authentique, de vie), ou une marche descendue (vers la perte de repère, la solitude, le mensonge, la mort).

Ce combat, nous le menons tous, chaque jour de nos vies. Mais la vieillesse et la maladie accélèrent les choses, et servent de loupe pour faire ressortir les détails odieux qui rendent le réel obscène, quand il se boursouffle sous les atteintes de la dégénérescence.

Pour nous convier à ce spectacle de gladiateur qu'un homme vieillissant croit mener seul contre tous (incommensurable Anthony Hopkins!), Florian Zeller déploie un décor puissant, glissant, précis. Les tableaux, les étoffes, les divans existent à la fois pour eux-mêmes et comme pièces d'un puzzle qui se referme sur nous, tout en s'ouvrant sur tous les possibles. Comme dans les meilleurs films qui font de nous de véritables acteurs du drame (voir encadré), un vertige grandissant prend le spectateur à la fois aux tripes et à la gorge. Le metteur en scène se sert de nos peurs enfouies pour construire son univers et empiler les couches de son mille-feuilles narratif, de cet élixir changeant, affolant, que nous serons invités à boire – ivres, malades, mais enfin lucides? – jusqu’à la lie.

Ces films qui jouent avec le spectateur

Faux-semblants, retournements de situation, indices… En littérature aussi, certains ont  aimé impliquer le lectorat, comme Italo Calvino dans "Si par une nuit d'hiver un voyageur", où le lecteur est un véritable ingrédient de l'intrigue.

Art interactif, le cinéma? Vraiment? Dans le pacte conclu avec le film, le spectateur a l'impression d'être passivement assis dans son fauteuil, alors que "eux", sur l'écran, sont les seuls actifs, dans un contexte où le réel est central, et où "on fait semblant". Mais comme le montre brillamment Florian Zeller, plus le pacte est profond, plus le film bouleverse.

Nombreux sont les films qui ont brisé le fameux "quatrième mur", qui sépare la scène de la salle. Et tout le monde se souvient de Kevin Spacey s'adressant directement à nous dans "American Beauty", ou d'Edward Norton nous faisant visiter son appartement Ikea dans "Fight Club". Effet de connivence garanti…

D'autres ont préféré jouer avec le cours du temps (Christopher Nolan en tête), demandant une implication à la fois physique et mentale au spectateur, en plus d'une attention de tous les instants ("Inception", "Memento"). Jacques Audiard l'avait précédé avec le très brillant "Regarde les hommes tomber".

Florian Zeller s'y prend autrement. Sans vouloir trop en dire, au risque de "divulgâcher", il nous propose de partager les points de vue successifs de plusieurs des protagonistes, afin de nous impliquer à la fois dans les méandres du réel, mais aussi de nous faire ressentir en prise directe les sensations et les états d'âme de son héros. 

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