Fraternité, j'écris ton nom

©Le Pacte

Revoici le cinéaste engagé qui frappe. Michaël Moore? Non! Nanni Moretti. En racontant le Chili post Allende, il s’interroge aussi sur l’Europe d’aujourd’hui.

Documentaire

"Santiago Italia"

Note: 4/5

De Nanni Moretti

Nanni Moretti, ce n’est pas seulement une icône en Italie, pour avoir immortalisé sa propre silhouette en scooter, parcourant les rues de Rome dans "Caro Diario" (1994). Ce n’est pas seulement le lauréat d’une Palme d’or, obtenue en 2001 pour "La chambre du fils". C’est surtout une grande gueule, qui n’hésite pas à dénoncer les oligarques italiens, Berlusconi en tête, et à prendre part au débat politique, d’un point de vue situé viscéralement en dehors de toute idéologie – si ce n’est la sienne, faite de culture, de militantisme, et d’une bonne dose d’ironie.

Moretti ne fait pas seulement le portrait d’une communauté réfugiée, il fait le portrait d’une Italie intelligente, ouverte, celle qui fut capable de les accueillir il y a 40 ans.

S’il a souvent mélangé réalité et fiction, n’hésitant pas à parler de lui à la première personne dans ses films (son cancer, sa passion pour le water-polo, son rapport à la religion…), c’est la première fois qu’il s’attaque au documentaire stricto sensu. Nous voici face à une série de soixantenaires qui témoignent. Ils étaient jeunes, à l’époque, et ont pris part aux activités, de manière plus ou moins rapprochée. Les activités étant: la "voie chilienne vers le socialisme" qui verra l’élection de Salvador Allende en 1970. Puis sa destitution et sa mort, corollaire au coup d’état perpétré par Pinochet le 11 septembre 1973.

Les souvenirs se font plus précis, lorsqu’il s’agit de raconter comment, dans un climat de rafles et de tortures systématiques, on était amené à "sauter le mur". Pas n’importe quel mur: celui de l’ambassade d’Italie, qui servait alors d’asile politique. Le spectateur comprend peu à peu ce qui rassemble tous les protagonistes du film: exfiltrés vers l’Italie, c’est là qu’ils ont refait leur vie, après avoir échappé au pire, et en faisant plus ou moins le deuil de leur ancienne vie, de leur famille, de leur pays. Voilà pour la forme, assez simple à première vue.

SANTIAGO, ITALIA Bande Annonce

 

Ce rêve brisé

Pour le fond, le film pose en filigranes une série de questions passionnantes et particulièrement modernes.

→ Première couche: on nous rappelle ce que fut ce rêve brisé, et comment il avait commencé à fonctionner sur base de nationalisations et de réformes progressistes, avant d’être brisé dans le sang grâce à l’appui des Etats-Unis.

→ Deuxième couche: l’intimité que Moretti parvient à installer avec ses confidents – dont les réalisateurs chiliens Patricio Guzman et Miguel Littin –, intimité qui nous implique profondément dans cette jeunesse pleine de foi, et d’une force de vie qui semble s’être tarie depuis.

→ Troisièmement, l’écho incroyable que prennent ces témoignages au vu de l’actualité récente, mais sans que ce ne soit jamais surligné. Pendant le montage du film, le Mouvement 5 étoiles et la Ligue du Nord se sont encore renforcés, avec leur vaste discours anti-immigrations. Ces Chiliens devenus Italiens leur répondent sans leur répondre, avec leur intelligence, leur présence, et tout ce qu’ils ont apporté depuis 40 ans, par l’art, la médecine, le droit, le travail social, etc. Cette Italie qui leur a tendu les bras quand le sang coulait à flot, et qu’ils ont embrassée, et certainement enrichie.

En fait, Moretti ne fait pas seulement le portrait d’une communauté réfugiée, à cheval sur deux continents: il fait le portrait d’une Italie intelligente, ouverte, celle qui fut capable de les accueillir il y a 40 ans. Et qui, espère-t-il, n’a pas encore tout à fait disparu…

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