Geraldine Chaplin: "Vous avez vu la différence entre ceux qui ont tout et ceux qui n'ont rien!"

Geraldine Chaplin. (c) Saskia Vanderstichele

La fille de Charlie Chaplin était de passage à Bruxelles pour la promo du film loufoque de Jessica Woodworth et Peter Brosens dans lequel elle joue, "The Barefoot Emperor" (critique au bas de l'article). À 75 ans, elle garde un oeil généreux et engagé sur un monde qui l'inquiète. Rencontre.

La tenue mérite qu’on s’y attarde, une doudoune, une écharpe, un polo à longues manches, le tout en fluo et en chaussettes, sans oublier le large tee-shirt représentant un tyrannosaure, la gueule grande ouverte. Telle est Geraldine Chaplin, 75 ans, ce dimanche soir dans sa suite promo de l’hôtel Amigo, au centre-ville de Bruxelles.

Nous l’observons terminer son interview précédente, des mots gentils à l’adresse de deux confrères qui viennent de se taper 120 bornes sous la pluie les bras chargés de livres, de pochettes de disques à faire signer à la fille de Charlie Chaplin. Et puis, il y a les photos-souvenirs avec ces deux grands bonshommes qui la regardent des étoiles plein les yeux.

À la fin, tout le monde s’embrasse. Pour peu, ils se frotteraient presque le derrière sur les murs pour ne pas lui tourner le dos en regagnant la porte. Comme tout le monde ils sont impressionnés. Après tout, quand on regarde les Chaplin, ce n’est pas une famille qui nous fait face mais l’histoire du XXème siècle qui nous contemple.

Géraldine, elle, c’est la grande. L’aînée des 8 enfants du couple mythique Oona O’Neill et Charlie; avant elle il y en avait déjà eu trois du côté de papa, tous décédés aujourd’hui.

"Depuis toujours, mon héros n’était pas papa mais Charlot; il me fascinait, particulièrement sa dignité et sa capacité à dénoncer les injustices mais sans pour autant se laisser abattre."
Geraldine Chaplin
Actrice

Mais de tous, c’est elle qui lui ressemble le plus. Deux grands yeux qui vous aspirent, un grain de beauté sous chaque œil, symétrique de chaque côté du nez, pile sous les pupilles. Ainsi de son regard se dégage une sorte de vibrato, comme un lac traversé par des ondées en été; ça brille et ça scintille.

Certifiée copie conforme à son père, en un mot Geraldine Chaplin a le tragique joyeux dans les yeux: "Ça me fait tellement de bien d’entendre que c’est moi qui lui ressemble le plus", confie-t-elle en s’installant en tailleur sur une chaise. Une pose peu confortable mais un réflexe de danseuse pour une femme devenue comédienne alors qu’elle aurait tellement voulu être ballerine. Mais voilà, la tête voulait mais le corps ne suivait pas. Un "petit" talent mais pas assez pour percer: "Je n’ai jamais arrêté la danse, c’est la danse qui m’a abandonnée. Pendant des années je me suis sentie comme une femme délaissée comme abandonnée par un homme qui ne veut plus de vous. Quand je voyais des ballerines à la télé, je changeais de chaîne en les traitant toutes de ‘conasses sur leurs pointes’. Et puis Pedro Almodovar m’a contactée pour ‘Hable con ella’ (‘Parle avec elle’, 2002). Il me voulait pour un rôle de maîtresse de ballet et moi, je voulais tellement tourner avec lui que je ravalais ma tristesse. Finalement, ça m’a permis de la digérer près de 40 ans plus tard."

Geraldine Chaplin chez Ardisson pour la sortie de "Parle avec elle" d'Almodovar.

Muse de Carlos Saura

Mais l’actrice Geraldine Chaplin s’était déjà frottée au cinéma depuis longtemps, tournant pour David Lean, dans "Le Docteur Jivago" (1965), puis pour Carlos Saura avec lequel elle aura un enfant, Shane. Peu après la mort de son père, en 1977, Geraldine rencontre un caméraman latino-américain très prometteur, Patricio Castilla, qui abandonnera sa carrière pour elle. C’est lui que nous avons croisé dans le hall de l’Amigo, faisant les cent pas, rivé à son téléphone...

Ce qu’elle a hérité de son père? Elle ne saurait le dire. Ce qu’elle aurait aimé avoir en revanche, assurément "son humour", l’arme la plus puissante dont on puisse rêver. "Depuis toujours, mon héros n’était pas papa mais Charlot; il me fascinait, particulièrement sa dignité et sa capacité à dénoncer les injustices mais sans pour autant se laisser abattre. À la fin du film, d’ailleurs, on le voyait toujours reprendre son chemin."

Geraldine Chaplin - 1965 - "Doctor Jivago"

Très agile, Geraldine rabat à présent ses jambes contre elle et ajoute que malheureusement, elle, tout l’atteint. Complètement addicte aux infos, elle explique que la télé la met dans tous ses états et pourtant, elle ne parvient pas à ne pas suivre l’info en continu.

Ce qui la met hors d’elle? L’injustice. Depuis toujours. "Et croyez-moi, elle est bien pire aujourd’hui qu’avant. Vous avez vu la différence entre ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien? L’écart n’a jamais été aussi grand. À la différence d’hier, c’est qu’à l’époque, les choses étaient plus claires, la gauche, c’était les gentils, et les autres, les mauvais. Maintenant, on ne sait plus qui est qui! Et moi désormais, politiquement, je suis ‘homeless’."

Digne fille de son père, Geraldine Chaplin explique à présent avoir toujours eu la conscience politique dans les veines. Débarquée en Europe à 8 ans pour des vacances, la famille ne pourra plus rentrer en Amérique en raison de l’acharnement d’un homme, Edgard Hoover, le grand paranoïaque du FBI, et d’un gouvernement qui voyait en Charlie Chaplin un bolchévique patenté.

Charlie Chaplin avec sa 3e femme Oona et leurs enfants en avril 1961. Geraldine est à gauche de la photo. (c) Associated Press/domaine public

Nous sommes en septembre 1952 et cela faisait déjà presque 35 ans qu’une certaine Amérique cherchait à avoir la peau de son père, brocardé pour avoir refusé de prendre la nationalité américaine, pour sa vie amoureuse "amorale", accusé de judaïcité et de complicité dans des actions anti-américaines. La coupe était pleine et les méchants avaient gagné. C’est sur le Queen Mary que Chaplin apprend que son visa de retour n’a pas été renouvelé. La famille commence alors à errer d’hôtels en hôtels. Geraldine se souvient d’avoir vécu au Savoy, puis dans une ferme, avant d’atterrir dans un hôtel en Suisse. Jusqu’au jour où Oona, enceinte de son cinquième enfant déclare "qu’elle n’allait tout de même pas accoucher à l’hôtel."

Alors papa achète le Manoir de Ban à Vevey (aujourd’hui un musée Chaplin), en Suisse, sans même l’avoir visité. "À cette époque, je ne réalisais pas du tout ce qui se passait, ce n’est qu’à l’adolescence que j’ai compris que mon père avait été foutu dehors. À 15 ans, par contre, j’étais marxiste et j’étais très fière qu’il ait été expulsé. Je lui disais: ‘Papa, c’est merveilleux tu es communiste!’ Et lui de me répondre en me montrant la maison: ‘Tu as vu comme je vis et tu crois vraiment que je suis communiste?’"

La banalisation du mal

L’Amérique, elle n’y retourne plus que pour tourner. Ce qu’elle en pense? Que Trump va être réélu et que, finalement, les gens n’ont peut-être que ce qu’ils méritent à force de voter pour n’importe qui et de trop vivre sur "ces machines", lâche-t-elle en montrant du doigt les iPhones. Ce qui la chipote par contre, c’est que contrairement à hier: "Il n’y a plus personne pour dénoncer l’état du monde, nous basculons dans l’effroi, les populismes explosent et les gens se contentent de ‘le déplorer’, de le ‘regretter’ ou de ‘se lamenter’. On se borne à dire ‘quel dommage ce qui se passe!’, sans dénoncer quoi que ce soit." 

"Quand je voyais des ballerines à la télé, je changeais de chaîne en les traitant toutes de ‘conasses sur leurs pointes’. Et puis Pedro Almodovar m’a contactée pour ‘Parle avec elle’, en 2002."
Geraldine Chaplin
Actrice

De son enfance, la comédienne n’en pense que du bien: des parents extraordinaires qui avaient ce talent rare de faire croire à chacun de leurs 8 enfants qu’il était le préféré de ses parents. Quant à savoir "Pourquoi autant?", elle avoue n’avoir jamais osé le leur demander. Tout au plus apprendra-t-elle un jour que son père adorait voir sa mère enceinte. Who knows... La différence d’âge entre eux? 36 ans. 54 pour Charlie, 17 pour Oona O’Neill lorsqu’ils se rencontrent. "C’est terrible, mais je ne réalisais pas du tout. Pour moi, j’avais le père le plus connu au monde et ma mère était la plus jeune et la plus jolie des mères de ma classe. Mais il ne faut pas oublier qu’à l’époque, on était considérée comme une vieille fille si on n’était pas mariée à 23 ans. Je me rappelle que les deux meilleures amies de ma mère, dont Gloria Vanderbilt, s’étaient aussi mariées à 20 ans avec des types de près de 60 ans. En ce temps-là, ça ne choquait personne, c’était normal!"

Geraldine Chaplin se souvient surtout de parents fusionnels, amoureux fous jusqu’au bout et qui flirtaient dans tous les coins alors même que Chaplin était déjà très vieux. Concernant les amours de Chaplin, marié trois fois avant Oona et avec de jeunes filles, Géraldine n’élude pas, on sent juste qu’elle ne comprend pas non plus. "Oui, mon père a toujours aimé les très jeunes filles, de cela aussi je ne m’en suis rendu compte que des années plus tard. Encore aujourd’hui, je n’ai pas d’explication. Dans l’absolu, on peut comprendre qu’il préfère des jeunes à des vieilles, mais chez lui, c’était de très jeunes filles quand même."

On ose lui demander comment elle aurait réagi, elle, si sa fille baptisée Oona en hommage à sa grand-mère était sortie avec un homme aussi vieux. Geraldine fait la grimace et comme une louve qui montrerait les crocs balance sans ambiguïté que ça ne lui aurait pas plu du tout. "Mais que voulez-vous? L’époque était celle-là!"

Des #MeToo, la comédienne explique n’en avoir jamais subis. Ni elle, ni Jane Birkin qu’elle entendait récemment sur le sujet. Même si la comédienne franco-britannique expliquait qu’à chaque fois qu’un réalisateur ne savait plus quoi faire de son film, il disait: "Dis à Jane de se mettre à poil". Oui, c’était une autre époque, mais ce qui la réjouit, "c’est qu’aujourd’hui, les jeunes hommes ne sont plus élevés de la même manière. Et quand j’ai demandé à ma fille (Oona est aussi actrice, NDLR) si elle avait subi des avances sur des plateaux de cinéma, elle m’a répondu que si cela avait été le cas, elle aurait répliqué par un coup de poing dans la figure."

Geraldine Chaplin à l'hôtel Amigo (Bruxelles). (c) Saskia Vanderstichele

Le poids du génie  

Concernant le poids du nom et de l’héritage, Geraldine Chaplin – toujours en équilibre sur sa chaise – confie ne jamais en avoir souffert. Déjà parce qu’il est impossible "d’égaler un génie" et, ensuite, parce que concernant les droits à l’image et aux films, elle a vite décidé de sortir complètement de sa famille. "Si tout était clair concernant les biens – maman avait tout divisé en huit –, concernant les films, c’était très compliqué. Nous étions constamment quatre contre quatre, les puristes qui voulaient que les gens ne soient vu qu’à genoux dans des cathédrales et les autres. Moi, j’ai toujours pensé que l’image de mon père était tellement inviolable qu’on aurait même pu l’imprimer sur du papier toilette sans qu’elle en soit souillée. Alors, j’ai renoncé à tout. Il fallait trop de courage pour continuer à se battre comme des chiffonniers avec ses frères et sœurs."

"Et croyez-moi, l'injustice est bien pire aujourd’hui qu’avant. Vous avez vu la différence entre ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien? L’écart n’a jamais été aussi grand."
Geraldine Chaplin
Actrice

De toutes les périodes de sa vie, Géraldine Chaplin confie que c’est sans aucun doute aujourd’hui qu’elle vit ses plus belles années. Même si, avoue-t-elle, depuis ses 50 ans, elle voit la mort à tous les coins de rue, "mais je m’y suis habituée, je lui demande juste d’attendre encore un peu". Des testaments, elle en d’ailleurs fait des tas depuis son enfance, principalement pour gérer ses poupées s’il lui arrivait quelque chose enfant. "Mais je ne leur disais évidemment pas à mes copines, toute la noblesse du geste était là", s’amuse-t-elle encore.

Il est tard ce soir lorsque nous la quittons et, dans l’ascenseur, c’est elle qui vous remercie de lui avoir accordé toute votre attention. En bas, son mari Patricio Castilla l’attend; elle commandera une Duvel. On comprend pourquoi les deux confrères voulaient l’embrasser, nous, on n’a pas osé. L’attachée de presse nous avait pourtant bien prévenue, Geraldine Chaplin, c’est plus qu’une star, c’est un "vrai bonbon".

Geraldine Chaplin: "The Barefoot Emperor" et la Nova Europa

Comédie dramatique

♥ ♥

«THE BAREFOOT EMPEROR»JESSICA WOODWORTH ET PETER BROSENS 

Avec Geraldine Chaplin, Peter Van den Begin Lucie Debay, Bruno Georis, Udo Kier...

En salle dès le mercredi 4 mars.

On verra donc Geraldine Chaplin aux côtés de Peter Van den Begin qui réenfile son rôle des «King of the Belgians» (pour lequel il avait reçu le Magritte du Meilleur Acteur en 2018), du même tandem Woodworth-Brosens.
Affublée du nom de la chambre dans laquelle elle séjourne – Liz Taylor –, dans un sanatorium sur l’île croate qui fut la résidence estivale de Tito, elle tournicote un peu folle autour d’un roi des Belges déboussolé après qu’une balle perdue lui a arraché l’oreille à Sarajevo et qui apprend que la Belgique a implosé entraînant l’effondrement de l’Europe.
Sur ces entrefaites, débarque de Vienne l’imposante Dr. Ilse von Stroheim qui lui annonce qu’il sera bientôt roi de la «Nova Europa» fasciste qu’elle concocte et que la Wallonie deviendra un vaste camp pour migrants de tous horizons...
«The Barefoor Emperor» est une comédie, mais tellement décalée qu’elle en devient par moments gênante. À force de mélanger les thématiques et les faits historiques, le duo de réalisateurs se prend les pieds dans l’intrigue et nous sème en cours de route.
Et Tito? On aurait bien aimé qu’il apparaisse pour de vrai car, c’était un sacré personnage.

JOËLLE LEHRER

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