I am not your Negro

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Voici un film qui nous défonce la conscience comme le ferait le poing ganté d’un partisan du Black Power. Mais pour notre bien: l’édification de notre âme. 4/5

I am not your Negro

4/5

De Raoul Peck

Ici on repart de zéro. On fait table rase de tout ce qui est su, tout ce qui fut dit, tout un pan de l’histoire américaine et mondiale qui nous a séparés, organisés, hiérarchisés, avec les puissants et les faibles, les dominants et les dominés, les riches et les pauvres, les noirs et les blancs. Et si on avait tout commencé autrement? Et si l’enfant noir n’avait pas entamé sa vie en regardant dans le miroir pour découvrir un être inférieur? Et si…?

James Baldwin nous parle. Nous sommes à la fin des années 60 et l’écrivain s’est exilé en France pour échapper au cauchemar. Certes, ce n’est pas ici une guerre ouverte. Plutôt une guérilla lancinante où chaque acteur est condamné à survivre sans prendre les armes. Harlem est l’un des lieux les plus dangereux du monde, on y meurt comme on y respire, mais c’est à Harlem que James Baldwin veut retourner, respirer l’odeur des rues où fond le tarmac sous la chaleur de juillet, il veut frôler les mamas et leur marmaille, croiser les regards solidaires de ceux qui, comme lui, se livrent à la lutte quotidienne de l’identité. Ses amis sont morts. Medgar Evers le premier, en 63, puis en 65 Malcolm X, puis Martin Luther King en 68. Pourtant, Baldwin aimerait revenir et prendre les armes aux côtés de ses frères. Mais quelles armes prendre quand on est un intellectuel?

I Am Not Your Negro - Official Trailer

Raoul Peck, réalisateur haïtien connu pour ses œuvres de fiction ("Lumumba", 2000) brouille les cartes dans un style haletant, virevoltant, où les images d’archives se mêlent à celles d’aujourd’hui – pour nous dire que la lutte continue. Ici, le noir et blanc étincelle, ruisselle, éclabousse, là, la couleur souligne les visages des décennies passées pour nous dire encore qu’il n’y a ni futur ni passé quand on souffre et qu’on subit l’oppression.

Par le regard d’un enfant

Ce film édifiant a non seulement mérité sa nomination à l’oscar du meilleur documentaire, mais aussi son succès public en Amérique.

La pression est terrible pour le spectateur, amené à revivre les grandes étapes de l’émancipation, comme le chemin de croix, digne et superbe, de la première étudiante noire entrée dans une université du sud des Etats-Unis. Mais le film prend tout son poids lorsqu’il sort de la dénonciation pour aborder les fondements du racisme: pas les méfaits du Ku Klux Klan, mais bien la mentalité docile, "rentrée", honteuse d’un enfant noir qui grandit aux Etats-Unis, comme grandit un enfant battu. Les films qu’on regarde et où on cherche vainement celui qui nous ressemblera…

La société pensante, agissante, instruite, qui nous regarde comme une chose inerte et non comme une potentialité capable de réflexion, d’action, de sentiments… Comme le dit James Baldwin, un enfant qui grandit en Amérique pensera d’abord qu’il est blanc. Avant de découvrir sa race, une découverte qu’il vivra systématiquement comme une honte. Parce qu’avant de devenir un résidant de marque de Saint-Paul-de-Vence et l’intime de Sidney Poitier, de Miles Davis, de Marlon Brando ou de Ray Charles (pour qui il écrira des chansons), James Baldwin grandit dans une société qui lui refuse toute autre place que celle d’un travailleur subalterne – éboueur, garagiste, guichetier…

Un procès en règle

C’est un procès en règle de la Grande Amérique que livre ici l’ancien Ministre de la Culture d’Haïti (de 1995 à 1997), une Amérique des années 50 et 60 où ce n’est pas l’égalité qui domine, mais la consommation à outrance bientôt érigée en nouvelle religion. Elle seule est censée venir à bout de toutes les différences, même les différences raciales par ailleurs entretenues par une puissante ghettoïsation…

En parallèle, c’est à un survol passionnant du cinéma américain que nous invite "I am not your Negro", puisque les extraits de films emblématiques s’entremêlent, de "Dance, fool, dance" à "La case de l’oncle Tom". Ce film édifiant a non seulement mérité sa nomination à l’oscar du meilleur documentaire, mais aussi son succès public en Amérique, où il a rassemblé la somme record de 7 millions de dollars. En attendant de conquérir l’Europe, où toutes les leçons d’intégration sont bonnes à prendre?

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