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interview

Jasmila Zbanic, réalisatrice: "Le traumatisme de Srebrenica est toujours très vif en Bosnie"

La réalisatrice Jasmila Zbanic. ©Elisabetta A. Villa

Avec "Quo Vadis Aida?", son cinquième long métrage, la réalisatrice sarajévienne Jasmila Zbanic raconte à travers les yeux d’une femme le génocide de Srebrenica, survenu à l’été 1995.

La veille de cette interview par Zoom, Jasmila Zbanic et sa fille prenaient un café sur une terrasse de la Stradun à Dubrovnik. Elle adore s’y rendre en-dehors de la haute saison touristique. Elle explique à sa productrice néerlandaise, Els Vandevorst, que c’est là qu’on a tourné «Game of Thrones». Et c’est juste à une heure de route de Stolac, en Herzégovine, où une grande partie du tournage de «Quo Vadis Aida?» a eu lieu. Mais aujourd’hui, la réalisatrice, acclamée aussi bien à Hollywood qu’à Londres et Berlinson film a été nominé aux Oscars et aux BAFTA dans la catégorie «meilleur film étranger» – se trouve dans le bureau de Deblokada, la société de production qu’elle a créée avec son mari, à Sarajevo.

Depuis le début de votre carrière, vous racontez l’histoire récente de la Bosnie dans vos films.

Je raconte la vie en Bosnie, et particulièrement celle des femmes. Avec «Quo Vadis Aida?», c’est la première fois que je remonte dans le passé. Et pourtant, j’y montre aussi la vie d’aujourd’hui.

Est-ce parce que c’est votre devoir ou parce que c’est une histoire peu connue?

Je dois reconnaître que c’est particulièrement éprouvant pour moi. Lorsque je parle des femmes qui ont été violées durant la guerre de Bosnie – on parle de cinquante mille Bosniennes – , c’est parce que je ne vois pas comment continuer à vivre ma vie sans faire quelque chose sur ce sujet. Ce n’est pas comme si quelqu’un m’obligeait à le faire. Si les Serbes avaient envahi la partie de Sarajevo où j’habitais, cette chose aurait aussi pu m’arriver (Jasmila avait dix-sept ans au début de la guerre, NDLR). Ils sont arrivés à cent mètres de chez moi.

Donc, cette question me touche à un niveau personnel. Et c’est la même chose avec Srebrenica, même si je ne suis pas de là. Je ressens la souffrance de ces personnes. Et ce n’est pas intégré dans la conscience européenne. En outre, le génocide de Srebrenica est toujours nié par une frange de la classe politique serbe. Et le déni est une autre forme de génocide.

Pourquoi avoir choisi de relater le génocide de Srebrenica?

Srebrenica est spécifique à plusieurs niveaux. En trois jours de juillet 1995, plus de huit mille personnes ont été tuées dans une zone protégée par les Nations Unies, qui n’ont rien fait pour les protéger. Et la vie en Bosnie est encore marquée par ces événements au travers des récits de ces femmes recherchant encore les traces de leurs fils assassinés. Il y a encore plus de mille corps recherchés. Le traumatisme est toujours très vif.

Rappel des faits

> En 1995, devant une communauté internationale atone, la guerre civile fait rage dans les Balkans entre les communautés bosniaques, croates et serbes.

> Le Massacre de Srebrenica, souvent qualifié de génocide, en est le point culminant avec 8.000 hommes et adolescents bosniaques abattus par les hommes du général serbe Mladić, alors que l’enclave était sous protection onusienne.

> Le drame s’est déroulé sous les yeux des 400 Casques Bleus néerlandais, faiblement armés, peu nombreux et qui s’étaient retranchés dans une base avec les musulmans des villages environnants… (X. F.)

Vous avez choisi de raconter Srebrenica au travers des yeux d’une femme traductrice pour la Forpronu. Pourquoi?

Il m’a fallu du temps pour trouver le bon angle et lorsque j’ai choisi Aida, professeure d’anglais, qui devient traductrice-interprète pour la Forpronu, j’avais le sentiment que le public entrerait plus facilement dans le récit.

Durant les guerres de Bosnie et de Croatie, les traducteurs-interprètes ont eu un rôle-clé car, personne, ni la Forpronu, ni les reporters étrangers, ne parlait le serbo-croate.

Absolument, ils étaient la voix des gens. Durant ma préparation du film, ils m’ont conseillée. Ils prenaient beaucoup de précaution quand ils traduisaient pour ne pas aggraver les choses.

Aida, jouée par la très talentueuse Jasna Djuricic, n’est pas une combattante mais elle n’est pas passive pour autant. Et on peut tout comprendre du drame qui se joue rien qu’en la regardant.

Jasna est réellement une actrice incroyable. Elle a un visage très doux mais qui peut se transformer en celui d’une lionne. Ce contraste me plaît beaucoup. Je ne voyais pas d’autre actrice pour tenir ce rôle.

Il est, sans doute, important de préciser que Jasna Djuricic est Serbe.

Au moment où je l’ai choisie, je n’ai pas fait attention à cela. Mais le fait qu’elle ait accepté ce rôle est une preuve de courage, selon moi. Par contre, elle ne le voit que comme un choix d’actrice.

"Le génocide de Srebrenica est toujours nié par une frange de la classe politique serbe. Et le déni est une autre forme de génocide."
Jasmila Zbanic
Réalisatrice

À cause des événements, le personnage d’Aida prend rapidement le rôle de chef de famille. Pourtant, on se doute qu’avant, ce n’était pas le cas.

C’est aussi mon expérience de la guerre. Les femmes, ma mère comprise, ont réagi très différemment des hommes durant cette période. Elles devaient s’adapter à la situation parce qu’il fallait nourrir les enfants et les empêcher de sombrer dans le désespoir. Mon père, au contraire, était perdu. Nous vivions dans une société très patriarcale où les hommes sont la torche qui nous mène. Mais ces hommes, durant la guerre, avaient perdu leur emploi et leurs ressources financières, quand ils n’étaient pas soldats. À l’inverse, les femmes continuaient d’avoir l’énergie pour que la vie puisse continuer malgré tout. Ainsi, Aida est-elle exemplaire à ce titre.

Drame

Avec Jasna Djuricic, Izudin Bajrovic, Boris Isakovic, Johan Heldenberg et Boris Ler,…

Note de L'Echo: 5/5

Sortie en salle le 8 septembre

[Film] La voix d’Aïda (2021) - Bande annonce VOSTFR

Les Casques Bleus néerlandais étaient censés protéger les civils de Srebrenica. Et ils ont failli à leur mission. Aucun d’entre eux n’a été héroïque.

De nombreux livres ont traité de cela. Ce fut une décision politique d’évacuer la population. Dans le livre de Florence Hartmann, «Le Sang de la Realpolitik: l’affaire Srebrenica», elle raconte qu’en mars 95, le diplomate américain Robert C. Frasure avait signé un accord avec Milosevic conditionnant la paix à l’obtention par les Serbes de l’Est de la Bosnie. Et du coup, dès mars 95, tout le mécanisme des Nations Unies était off. Mais cela ne justifie pas le rôle de Karremans, le commandant néerlandais de la Forpronu dans cette région, qui aurait quand même pu tenter quelque chose pour sauver la population musulmane de Srebrenica.

"Nous avions le sentiment qu’avec la culture, nous défendions Sarajevo contre ces barbares. Elle nous redonnait la dignité et la fierté."
Jasmila Zbanic
Réalisatrice

Vous étiez une teen-ager au moment du siège de Sarajevo. Le cinéma vous a-t-il aidé à croire que la vie pourrait à nouveau être belle?

J’étais une lycéenne mais l’école était fermée. Lorsque j’ai entendu qu’un projet de festival du film et de théâtre était dans l’air, j’ai commencé à travailler dessus. Et j’ai ainsi pu rencontrer des personnalités internationales qui venaient soutenir la population assiégée de Sarajevo comme Susan Sontag. Ces activités m’ont vraiment aidée à retrouver espoir. Nous avions le sentiment qu’avec la culture, nous défendions la ville contre ces barbares. Elle nous redonnait la dignité et la fierté.

"Quo Vadis Aida?" a été nominé aux Oscars aussi bien qu’aux Bafta, cela vous permet-il de financer d’autres films?

Ces nominations ont déjà énormément contribué à l’intérêt pour ce film-ci. Les demandes des médias ont afflué après l’annonce des Oscars et des Bafta. Mais le film est le même, avant ou après les nominations. J’ai choisi de faire un film complètement différent après celui-ci qui m’a pris cinq ans et est très émotionnel. Mon plan, pour l’instant, est de choisir un scénario écrit par quelqu’un d’autre. Et je tiens vraiment à repartir sur un tournage rapidement.

QUO VADIS, AIDA ? | Questions-réponses avec Jasmila Žbanić

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