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interview

Jean-Yves Roubin (Frakas Productions): "Au Festival de Cannes, la Belgique jouit d’une image incroyable"

Jean-Yves Roubin, fondateur de Frakas Productions. ©Dominique Houcmant–Goldo

Oyez, oyez, cette année encore les Belges brillent sur la Croisette, grâce à une spécialité bien de chez nous: la coproduction internationale.

Cannes, 74e édition, ça commence ce mardi. On va beaucoup parler de Spike Lee (président du jury), de Marion Cotillard (dans "Annette", qui ouvre le festival), et des autres stars attendues (Jodie Foster, Catherine Deneuve…). Mais comme chaque année, une invitée discrète sera sur toutes les lèvres: notre petite Belgique. Car il n’y a pas qu’en bande dessinée, frites, bière ou chocolat que notre pays reste indétrônable. Si tous les films belges ne rencontrent pas le succès sur leur sol, il est une spécialité nationale à haute valeur ajoutée: la coproduction. Et chaque année, le programme nous le rappelle (voir encadré "Les Belges à Cannes"). Comment fonctionnent ces incontournables coproductions, financièrement, et artistiquement? Réponse avec un habitué des lieux, Jean-Yves Roubin, fondateur de Frakas Productions.

La Belgique a la carte?

Oui. Vues de l’étranger, les coproductions ont la cote. C’est un peu comme la différence entre l’équipe nationale belge (que tout le monde connaît) et notre championnat (qui laisse plus indifférent). Les films belges francophones ne sont pas très vus par le public belge, nous n’avons pas de star system comme en Flandres, à part François Damiens et Benoît Poelvoorde – mais ils sont un peu happés par la France. Par contre, à Cannes, la Belgique jouit d’une image incroyable à l’international. Comme coproducteurs, on est réputés pour avoir accès non pas à de l’argent facile, mais à de l’argent flexible. Ajoutez à cela une armée de techniciens très appréciés. À Cannes, chaque année ou presque, c’est pareil: aucun autre "petit" pays ne peut rivaliser. Vous vous promenez en rue avec les frères Dardenne à Liège, ils sont quasi incognito. À Cannes, c’est Brad Pitt, les gens veulent tous une photo. Et à juste titre: ils ont un palmarès long comme le bras.

"Comme coproducteurs, on est réputés pour avoir accès non pas à de l’argent facile, mais à de l’argent flexible."

Derrière cette image, il y a un travail très complexe, qui va du simple "guichet financier" à un investissement beaucoup plus large…

Sur le film "Grave" (coproduit par Frakas, présenté en 2016 à la Semaine de la Critique et couronné par le prix Fipresci), la demande de Julia Ducournau (la réalisatrice, NDLR) était de travailler en Belgique. On a tourné à l’université de Liège, avec beaucoup de dépenses locales. Le film était presque aussi belge que français.

Sur son nouveau film "Titane" (avec Vincent Lindon, en Sélection officielle cette année), on est à 10%. On aurait pu lever beaucoup plus d’argent en Belgique, mais le fameux crédit d’impôt français est conçu pour garder un maximum de dépenses de leur côté.

Est-ce que l’implication financière reflète le degré d’implication artistique?

Non. Tout dépend de la relation qu’on a avec l’initiateur du projet. Certains producteurs demandent un vrai input à leurs coproducteurs, d’autres attendent juste du financement. Nous, chez Frakas, on aime bien s’impliquer dans le projet à fond, qu’on soit à 10% sur le film, ou à 49%.

"Même si tu arrives à faire le grand chelem, tu vas plafonner à un montant qui ne donnera pas toutes les libertés créatives."

Julia Ducournau a choisi pour son film "Titane" le Belge Ruben Impens comme directeur photo…

Oui, il y avait un lien fort et naturel avec la Belgique. De même avec la chef déco Laurie Colson, la synergie artistique de "Grave" continue sur "Titane". Nous avons été invités à visionner plusieurs versions du montage, il y a une confiance, car nous avons accompagné le début de la carrière de Julia.

Travailler en coproduction permet donc d’élargir l’artistique…

… et même de solidifier le financier. C’est dans l’ADN des producteurs belges: on a besoin des coproductions pour faire tourner une société. Aucun producteur belge ne peut dire qu’il ne fait que des films d’initiative belge. Initier un projet, ça demande beaucoup de temps et beaucoup d’argent. Les coproductions apportent de l’air et permettent de créer un certain flux. En France, les producteurs n’ont pas besoin de faire de la coproduction, car ils ont accès à beaucoup plus d’argent, chaînes télé, fonds régionaux. Là où la France a un vaste choix de partenaires télé, la Belgique a Betv, RTBF et Proximus. L’argent qu’on va récolter auprès d’une télévision est 10 fois ou 20 fois inférieurs aux montants français. Les producteurs français sont tout à fait capables de vivre de leurs propres films. A contrario, les films 100% belges sont quasi impossibles à faire.

Pourquoi?

Même si tu arrives à faire le grand chelem, tu vas plafonner à un montant qui ne donnera pas toutes les libertés créatives. Le grand chelem, ce serait: le Centre du Cinéma (de la Fédération Wallonie-Bruxelles), une ou même deux aides régionales (Wallimage, Screen Brussels…), du tax shelter et une ou deux chaînes de télévision… On arrive à un plafond de financement global autour de 1,4 million. Ça limite l’ambition en termes de type de film. Si on prend le nouveau "OSS 117", on est à 18 millions! Le caractère très positif pour notre cinéma, c’est qu’il faut dépenser dans notre pays au moins l’équivalent de la somme. Pour le Centre du Cinéma, c’est 100%, pour Wallimage, c’est 500% des fonds levés! La coproduction, c’est vertueux non seulement pour le coproducteur, mais aussi pour l’État.

"La commission du Centre du Cinéma est attentive à la qualité du scénario, à la cohérence du projet, à la solidité du producteur, aussi à l’impact belge dans le film."

Toutes ces sources de financement ne pèsent pas le même poids dans l’échafaudage d’un budget…

C’est une industrie de prototypes, où chaque montage financier est différent. La première étape stratégique, c’est le Centre du Cinéma de la FWB, mais c’est une aide culturelle extrêmement compétitive, avec des membres qui aiment ou n’aiment pas. C’est un avis à un moment donné, qui évolue, il faut souvent réessayer. Cette commission, dont j’ai fait partie, est attentive à la qualité du scénario, à la cohérence du projet, à la solidité du producteur, aussi à l’impact belge dans le film. Si le film se passe en Islande avec aucun lien avec la Belgique et aucun talent belge, l’intérêt est mince. Il y a 15 à 20 projets par session, avec de la place pour 2 ou 3 maximum. Le tax shelter, c’est un incitant fiscal, donc c’est plus mathématique, c’est basé sur les dépenses faites en Belgique. Enfin, il y a les aides régionales, qui ne vont se baser que sur les dépenses audiovisuelles faites sur leur territoire. Après, l’art, c’est de panacher ces financements pour créer un effet domino.

Autre avantage de la coproduction: elle développe la réciprocité et un "pool" de talents belges…

Oui, un partenaire français que j’aurais aidé à boucler son financement ou à compléter son équipe artistique va "naturellement" m’aider quand ce sera mon tour de développer un projet belge. Le financier et l’artistique sont étroitement mêlés. Niveau artistes, pendant très longtemps la Belgique était réputée pour sa filière son. Depuis une quinzaine d’années, c’est l’explosion de la demande. Dans certains secteurs, on est au-delà du plein emploi, il faut parfois s’y prendre 6 mois d’avance pour bloquer les gens. La rançon de la gloire…?

Les Belges à Cannes

2021, encore un grand cru? On le saura à l’issue du palmarès du 17 juillet. Mais les Belges seront bien là. Virginie Efira va attirer tous les regards grâce à son rôle de nonne (perverse? Touchée par la grâce?) dans le très attendu "Benedetta" de Paul Verhoeven. François Damiens, lui, donnera la réplique à Vanessa Paradis dans "Cette musique ne joue pour personne" de Samuel Benchetrit. Et Cécile de France montera les marches aux côtés de Bill Murray, puisqu’elle figure au générique de "The French Dispatch" de Wes Anderson.

Côté films, rappelons la présence de:

  • "Les Intranquilles" de Joachim Lafosse (en Sélection officielle)
  • "Un monde" de Laura Wendel (Un certain regard)
  • "Mon légionnaire" de Rachel Lang (Quinzaine des Réalisateurs)
  • "Rien à foutre" de Julie Lecoustre et Emmanuel Marre (Semaine de la critique)

Au rayon coproductions citons par exemple (parmi une dizaine de films!):

  • "Titane" de Julia Ducournau (en sélection)
  • "La Civil" de Teodora Mihai (Un certain regard).

Plateformes et marché du film: le vrai business

Alors que les limousines égrènent leurs stars au pied du tapis rouge, c’est sous le palais des festivals que bat le "vrai" cœur de Cannes, celui du business. Un milliard, ce serait le montant échangé au Marché du Film en 10 jours, par plus de 12.000 professionnels. Ici, pas seulement des chefs-d’œuvre mais du "contenu". Traduisez: des films pour alimenter les télés, mais aussi les nouvelles reines: les plateformes. Cette année, beaucoup de cartes seront rebattues, avec l’annonce récente par la ministre française de la Culture Roselyne Bachelot d’un accord avec Netflix, Amazon, Apple TV, Disney + et consorts: 20 à 25% des dividendes perçus sur un territoire devront être réinjectés dans les films locaux. Voilà qui risque d’apporter diversité et liquidité(s)… tout en bousculant sérieusement les stratégies de (co)productions déjà en place…

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