interview

Jonathan Lenaerts (Bifff): "Le fantastique nous pousse à la réflexion"

En clôture, et en première mondiale, le dernier Anders Thomas Jensen, chouchou du festival grâce aux mythiques "Bouchers verts" et "Adam’s Apples". Dans "Riders of Justice", Mads Mikkelsen (à droite) fait merveille en militaire de carrière venu venger la mort de sa femme. ©Rolf konow

Après une version annulée en 2020 (surnommée la "coronavortée") revoici le Bifff, virtualisé, mais en pleine forme.

Un véritable trésor national, voilà ce qu’est notre cher Festival du Film Fantastique. À l’heure où de très nombreux acteurs culturels se replient vers un virtuel timide, en attendant mieux, il nous propose le meilleur du genre, à domicile. Eh bien plus encore (voir encadré ci-dessous). Rencontre avec un de ses programmateurs: Jonathan Lenaerts. Revêtez vos plus beaux atours (de vampires) et suivez le guide.

Vous avez dû préparer deux éditions, pour finalement opter pour celle-ci?

La pandémie reste un interlocuteur borné, donc on a dû travailler en parallèle sur deux options – un casse-tête. Certains distributeurs vont accepter la version numérique, d’autres, uniquement la version physique. C’était un véritable suspense pour l’équipe! Le secteur du cinéma a beaucoup évolué depuis un an, donc nos interlocuteurs étaient conciliants. Mais certains facteurs peuvent rebuter: une avant-première mondiale en ligne est-elle aussi gratifiante qu’une avant-première physique? Le principe d’un festival, c’est de tous se réunir dans une salle, avec ce côté exclusif. Il y a un côté cérémonial évident. Et puis, comme tout peut se retrouver très vite sur internet, il a fallu sécuriser et rassurer nos partenaires. Finalement nous proposons tous les films au prix unique de 3 euros, visibles toute la durée du festival du 6 au 18 avril.

"On dit souvent que le fantastique, ce sont des films à vivre à cause du frisson, de la peur, mais il y a aussi tout un parcours psychologique fondamental."

Vous proposez un best of de… l’année dernière?

Chaque année on fait des focus pour attirer l’attention du public sur des thématiques. On s’est dit que ce serait amusant d’en faire un de 2020, l’édition fantôme. On offre ainsi deux éditions en une.

Parlez-nous de "Bring Me Home", par exemple, un film coréen "coup de cœur", où une mère cherche son fils disparu…

Il faut comprendre la palette extrêmement large du cinéma fantastique, ou d’horreur. "Bring Me Home" n’est pas un film violent en soi mais la violence psychologique vous poursuit et, surtout, vous construit. Beaucoup des films sélectionnés vont titiller les neurones des spectateurs et montrer que le fantastique, ce n’est pas juste une heure passée devant un étal de boucher. On dit souvent que le fantastique, ce sont des films à vivre à cause du frisson, de la peur, mais il y a aussi tout un parcours psychologique fondamental. "Honeydew", par exemple, est un mélange entre "Massacre à la tronçonneuse" et "Delicatessen", avec le fils de Steven Spielberg en prime. Un film extrêmement sensoriel, ce qu’on appelle un "slow burn", on sort de là avec un taux de malaise qui colle à la peau.

"Le cinéma fantastique nous pousse à la réflexion. Surtout en ces temps du politiquement correct, où il est difficile de s’exprimer sans être immédiatement conspué."

Vous avez également sélectionné "Violation", un film canadien très choquant sur le viol…

On est ici bien au-delà du film de vengeance stricto sensu. L’intérêt, c’est l’ambiguïté. Autant on compatit à la souffrance vécue, autant on ne peut pas souscrire aux actions. C’est presque un genre en soi: le film où le spectateur est coincé avec le protagoniste qui peut se révéler ambigu et le spectateur partiellement complice. On va travailler sur la boussole morale de chacun. Est-ce que je souscris à ce que je vois? Le cinéma fantastique nous pousse à la réflexion. Surtout en ces temps du politiquement correct, où il est difficile de s’exprimer sans être immédiatement conspué. Se poser ces questions morales ou éthiques, c’est une façon pour le spectateur d’avancer personnellement.

Bande-annonce "Violation"

Vous avez ajouté une toute nouvelle section documentaire?

Oui, la section "Fantastic but true". "Hail Satan", par exemple, est un film exceptionnel au regard de l’actualité américaine et des dernières élections. Si on parle de satanisme, on va imaginer une bande de métalleux qui boivent de la bière en sacrifiant un bouc le soir venu. Ici, il s’agit d’un véritable mouvement libertaire qui met en question l’ordre établi et un certain puritanisme. Il s’agit de torpiller les croyances les plus sectaires répandues aux États-Unis. Le satanisme apparaît alors comme un outil politique, une sorte de contre-pouvoir.

"Ce qui nous a surtout frappés, c’est ce contraste presque décevant entre l’image de la pandémie dans les films et notre réalité. On rêvait d’être tous des experts en combinaison dans les rues, et finalement on est juste en pyjama chez soi."

Autre documentaire passionnant: "Horror Noire" où on suit la place des Afro-Américains dans le cinéma de genre. Une grille de lecture à laquelle on n’est pas du tout habitués. Un des moments-clés, c’est quand George Romero choisit pour "La nuit des morts vivants" (1968) un héros afro-américain. Une décision apparemment anodine mais très lourde symboliquement, dans un contexte où le public est habitué au fait que les Noirs joueront un rôle secondaire. Ces deux documents permettent de très bien comprendre ce qui se passe aux États-Unis actuellement.

Bande-annonce "Hail Satan"

Est-ce que les soi-disant "sous-genres" ne permettent pas de débloquer toute une série de choses chez le spectateur?

Le fantastique, c’est le filtre parfait pour tamiser une certaine réalité à un moment donné, parler de phénomènes sociétaux via la métaphore. À chaque décennie, les peurs s’expriment. Le nucléaire à un moment donné, puis la guerre du Vietnam, les drogues... Ces dernières années, le réchauffement climatique était central. Cela fait 20 ans que le cinéma de genre nous alerte.

En tant qu’expert cinématographique, vous en saviez donc déjà beaucoup sur ce que produit une pandémie sur une population?

On s’est un peu retrouvés en terrain connu, c’est vrai. Ce qui nous a surtout frappés, c’est ce contraste presque décevant entre l’image de la pandémie dans les films et notre réalité. On rêvait d’être tous des experts en combinaison dans les rues, et finalement on est juste en pyjama chez soi, ou avec des masques dans les parcs, ou à collectionner le papier toilette. L’intelligence collective et le courage personnel, c’est au cinéma.

Bande-annonce "Horror Noire"

La magie du Bifff aura bien lieu

Comment virtualiser un esprit aussi festif, iconoclaste, ludique, voire admirablement décalé, que celui du Bifff, sans le dénaturer? C’est là tout l’enjeu. La base, ce sont les packs "un peu de Bifff à votre porte". Pour un prix allant jusqu’à 130 euros (pour les aficionados professionnels?) on peut se faire livrer (à Bruxelles) un kit de démarrage, si pas de jubilation. Des goodies (t-shirt collector pour tout le monde), de quoi manger, de quoi boire et bien sûr des surprises! L’idée: se mettre dans l’état d’esprit avant, pendant et après le film, en transformant son petit chez-soi en antenne détachée du vaisseau-mère (empêché).

Ça, c’est pour le public. Mais que serait le Bifff sans ses célèbres invités? Là, l’équipe a mis les bouchées doubles, avec un grand nombre de séances d’introduction au film, mais aussi de Questions/Réponses avec les cinéastes, le tout en jonglant avec des fuseaux horaires qui mélangent allègrement Corée et Californie… Le vrai contact avec les vrais créateurs: c’est ici que ça se passe.

Enfin, comment passer sous silence ce qui pourrait constituer le clou de ces 12 jours bien remplis: en l’absence de l’authentique Bal des Vampires (plusieurs concours de photos tenteront de compenser) et de la célèbre Course de Zombies dans les rues du centre-ville, cette communauté parfois décriée (les Zombies, donc) aura droit à son cours d’aérobic en ligne. Par les temps qui sont les nôtres, gageons que cette promesse agira, pour tous les amateurs de fantastique, comme un phare dans la nuit.

Le Bifff, 100% online, avec 48 longs-métrages et 63 courts-métrages à découvrir du 6 au 18 avril. Plus d'infos sur bifff.net.

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