Jours pluvieux pour Woody Allen

Gatsby (Chalamet), la vingtaine, et sa copine d’université Ashleigh (Fanning) se rendent pour un week-end à Manhattan, où Ashleigh doit interviewer un réalisateur très connu mais... névrotique. ©RV DOC

Dans la mouvance post-MeToo, le nouveau Woody Allen ("A Rainy Day in New York") sortira partout, sauf… aux États-Unis. Voilà qui relance le fameux débat: faut-il dissocier l’artiste (et ses frasques) de son œuvre?

L’histoire de l’art nous l’a assez démontré: une œuvre sublime peut-être créée par un monstre domestique, ou le plus affreux pervers. Mais ces temps-ci, le contexte est particulier, et le grand public a du mal à faire le tri. Le mouvement #metoo est passé par là, un mouvement qui d’un côté attirait l’attention des médias et de la justice sur de vrais criminels, et qui de l’autre lançait une mode où d’aucuns profitaient de l’occasion pour accuser tous azimuts, créant à Hollywood une véritable nouvelle chasse aux sorcières.

"A Rainy Day in New York"

Note: 3/5 | De Woody Allen. Avec Timothée Chalamet, Elle Fanning, Selena Gomez, Jude Law,…

La question va se poser, et se reposer, dans les mois qui viennent, car après Woody Allen, ce sera au tour de Polanski, lui qui avec "J’accuse" (qui revient sur l’affaire Dreyfus) s’intéresse précisément à ces ambiances délétères où, sous prétexte d’honneur et de justice, chacun tend à régler ses comptes.

Le cas de Woody Allen est intéressant, notamment par l’image que renvoie l’artiste new yorkais, d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique. Chez nous, il est perçu comme un acteur-réalisateur culte, à la fois drôle et philosophique, et qui a eu une vie sentimentale complexe, avec compagnes, épouses, et une relation sur le tard (1992) avec la fille adoptive de l’une de ses compagnes (Soon-Yi Previn, fille de Mia Farrow). Aux États-Unis, par contre, il est souvent décrit comme un obsédé sexuel notoire (à cause de la confusion avec le personnage de l’intellectuel névrosé, parfois obsédé de sexe, qu’il incarne film après film), doublé d’un anti-système, lui qui refuse d’aller chercher ses prix sous prétexte que l’art n’est pas une compétition.

Comme il ne fait pas partie de ceux qui crient leur indignation les premiers, et qu’il se dit même "triste" pour Harvey Weinstein, tout repart.

Pour Woody Allen, les ennuis (re)commencent donc avec #metoo. Comme il ne fait pas partie de ceux qui crient leur indignation les premiers, et qu’il se dit même "triste" pour Harvey Weinstein, tout repart. D’autant plus que le mouvement est grandement orchestré par le propre fils de Woody Allen (et de Mia Farrow): Ronan Farrow – lequel a pris le nom de sa mère après avoir rompu avec son père des années plus tôt. Il faut dire que, cette même année 1992 qui a vu Soon-Yi et Woody assumer leur relation en plein jour, Dylan, fille de Mia Farrow, accuse son père adoptif d’agression sexuelle. L’enquête n’aboutit pas, mais Dylan Farrow s’en tiendra toujours à sa version des faits, le clan de Woody Allen sous-entendant que la petite a pu être manipulée par un clan Farrow avide de vengeance. Au même moment, un autre fils vient publiquement au secours de son père (Moses, qui lui aussi appartient au clan Farrow, et sans "lien du sang"). Tout cela commence à ressembler à une (mauvaise) comédie de mœurs à la Woody Allen… mais avec des accents de tragédie grecque.

Les exilés de l’art

Le scandale ayant tendance à éclabousser au vitriol à Hollywood, toute une série d’acteurs s’empressent de montrer un éloignement au moins symbolique d’avec le réalisateur, histoire de ne pas se trouver blacklistés. Timothy Chalamet, Selena Gomez et Rebecca Hall, présents au générique de "A Rainy Day in New York" reverseront même leur cachet au profit de l’association Time’s Up, qui lutte contre le harcèlement.

Résultat des courses, Amazon Studios, qui avait fièrement signé un deal de cinq films, tire un trait. Ce qui explique pourquoi "A Rainy Day…" serait "resté sur les étagères" un peu plus longtemps que d’habitude. Le réalisateur n’aura pas cherché longtemps un autre producteur: début 2019 on annonce un nouveau Woody Allen, sous la bannière du groupe espagnol Mediapro – ses films ont toujours très bien marché en Espagne, de même qu’en France ou chez nous.

Intitulé "Rifkin’s Festival", il a été tourné cet été aux Pays-Bas et compte à la distribution Christoph Waltz, Gina Gershon, Louis Garrel et Sergi Lopez. On prétend même que Woody aurait définitivement quitté l’Amérique pour s’installer en Europe. Le plus New-Yorkais des New-Yorkais est-il effectivement l’un de ces nouveaux "exilés artistiques"? L’avenir nous le dira.

A rainy day in New York - Bande annonce

La critique

Homme/Femme, mode d’emploi

Machiste, Woody Allen? Voire misogyne comme le prétendent certaines "études" journalistiques récentes de ses archives personnelles, conservées à la bibliothèque de Princeton? Ses films sont au contraire littéralement bourrés de femmes libres, bien dans leur peau, pensantes, agissantes, indépendantes. Et d’hommes souvent plus pathétiques, enchevêtrés dans des délires de réussite, obsédés par la séduction et par l’image qu’ils renvoient.

Et c’est une nouvelle fois le cas ici. Gatsby (Chalamet), la vingtaine, et sa copine d’université Ashleigh (Fanning) se rendent pour un week-end à Manhattan, où Ashleigh doit interviewer un réalisateur très connu mais névrotique. Alors que la journée devient surexcitante pour la jeune et libre Ashleigh, invitée à une projection spéciale du dernier film du maestro, Gatsby entreprend une déambulation solitaire à morigéner sous la pluie…

Voici un Woody Allen un peu paresseux. En matière de scénario (toutes les situations ou presque sont déjà vues), mais aussi de mise en scène (avec des plans séquences inattendus qui ne permettent pas beaucoup de tension filmique). Mais malgré tout, ça fonctionne. Les Woody Allen dits "mineurs", c’est comme si un grand chef vous préparait une omelette: les ingrédients restent bons, et le coup de main est là. Manhattan rayonne, on s’attache aux personnages, et on explore avec plaisir les éternels différences, attirances et jeux de pouvoir entre les hommes et les femmes, les riches et les pauvres, ceux qui rament et ceux qui règnent.

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