Ken Loach face à son œuvre

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Ken Loach a toujours pleinement assumé d’avoir mis en scène la pièce de théâtre "Perdition", malgré le malaise qu’elle a suscité, notamment auprès des signataires d’une carte blanche parue dans L’Echo de ce mardi. Ces derniers s’opposent à l’attribution au réalisateur des insignes de docteur honoris causa de l’ULB.

Ken Loach n’a pas souhaité réagir à la carte blanche publiée ce mardi dans L’Echo, où 650 personnalités appellent l'Université libre de Bruxelles à renoncer à attribuer au réalisateur britannique les insignes de docteur honoris causa. Peut-être s’exprimera-t-il le jour de la cérémonie, ce jeudi.

La carte blanche met notamment en avant la pièce "Perdition", que Ken Loach continue de défendre, plus de trente ans après l’avoir mise en scène.

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Mais que raconte "Perdition"? La pièce, qui faisait un lien improbable entre sionisme et nazisme, avait été annulée par le Royal Court Theatre de Londres, la veille de la première, en 1987, et allait être délocalisée à Dublin. Le négationnisme de l’auteur Jim Allen, qui a qualifié l’Holocauste de "mythe le plus durable de l’histoire moderne", ne fait aucun doute.

C’est moins évident pour la pièce en elle-même, puisque les faits dont elle s’inspire très librement divisent depuis trente ans les historiens.

La base de l’histoire est la déportation, réelle et prouvée, de 430.000 Juifs de Hongrie vers les camps de concentration, principalement Auschwitz.

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La pièce s’inspire du procès fameux de Rudolf Kastner, membre du comité d’aide et de secours de Budapest pendant l’occupation du pays par les nazis lors de la Seconde guerre mondiale. D’abord décrit comme un héros pour avoir sauvé 1.685 Juifs de la déportation et des chambres à gaz, Kastner a ensuite été accusé de collaboration pour en avoir laissé beaucoup plus être dirigés vers les camps de la mort. C’est en échange de son silence qu’il aurait pu "choisir" les personnes à sauver.

La pièce se réapproprie l’histoire via un autre procès, fictif, où est posée la question de la finalité de cette action de sauvetage. Jim Allen émet l’hypothèse fantaisiste que ce faux héros a collaboré avec l’Allemagne nazie afin de mieux peupler ce qui allait devenir l’État d’Israël.

Le cas Rudolf Kastner continue d’intriguer et de diviser, y compris dans la communauté juive. L’an dernier, un ouvrage d’enquête "Kastner’s Crime", écrit par Paul Bogdanor, a été publié. Dans une présentation de l’ouvrage, le prestigieux magazine londonien The Jewish Chronicle a jugé que le rejet systématique de Jim Allen se faisait sur des bases "émotionnelles", et non "rationnelles". Et estimait réducteur de le définir comme antisioniste et antisémite.

Ken Loach a lui-même pris sa plume dix-sept ans après la création de la pièce pour réaffirmer l’"histoire essentielle que la pièce raconte: celle d’une collaboration entre certain sionistes et les nazis à Budapest en 1944, qui n’a pas été remise en cause et demeure un fait historique".

La polémique se situe toutefois davantage sur l’appropriation de faits réels au service d’hypothèses impossibles à démontrer.

Des signataires se désolidarisent

La chercheuse belge Marie Peltier a annoncé, ce mardi, sur son compte Facebook, vouloir se désolidariser de sa signature de la carte blanche publiée lundi dans L’Echo et invitant l’ULB à ne pas honorer le réalisateur britannique Ken Loach pour ses positions sur la Shoah. Contactée par nos soins, cette enseignante spécialisée dans l’étude du complotisme affirme que le texte publié "n’était pas exactement celui qui avait été soumis à l’origine, qui traitait plus de l’aspect négationniste que de la question israélo-palestinienne".

Elle indique également que la carte blanche lui avait été présentée comme proposée à des membres de la société civile belge. "On y retrouve des gens comme Pascal Bruckner, Philippe Val et Pierre-André Taguieff qui sont connus pour leur position très dure à l’égard de l’islam. Cela donne une couleur idéologique marquée et fausse le débat. Je voulais juste tirer la sonnette d’alarme au sujet de Ken Loach", précise-t-elle, annonçant que d’autres signataires ont annoncé vouloir se désolidariser, comme le sociologue Antonin Grégoire et les membres du collectif "Lignes de crêtes".


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