L'artiste et son modèle

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Les biopics nous l’ont démontré depuis des décennies: c’est en prenant des libertés avec l’original qu’on s’en rapproche le mieux. Ce que "Life" n’ose pas vraiment.

C’est l’un des shootings les plus connus du XXe siècle: la visite de Denis Stock dans la ferme où grandit James Dean, en 1954. Il y avait là de quoi inspirer quelqu’un comme Anton Corbijn. L’homme d’images a, lui aussi, fréquenté les rockstars, avec toujours un statut un peu particulier: pas seulement faire-valoir, il était aussi perçu par certains comme un artiste à part entière. Et pour cause: la qualité de son légendaire noir et blanc. Sans oublier cet œil différent, qui ne se pose pas sur le visage sémillant, mais sur le détail qui révèle.

Life - Bande annonce

Et c’est précisément ce qui se passe ici, trois décennies avant que Corbijn ne soit réclamé par David Bowie, Bono, Depeche Mode et consorts. Les rapports troubles entre l’artiste et son modèle… Un modèle qui se trouve être lui aussi artiste, et beaucoup plus connu que celui qui lui tire le portrait… Ambiguïté, regard, mise en abyme des egos, tout semblait parfait pour accoucher d’un film passionnant. Mais un grand sable mouvant s’étendait sous les pas du réalisateur hollandais: pour incarner l’acteur mythique aux seulement trois films, il fallait trouver… un nouveau James Dean.

Reconstitution

La proposition que nous livre Anton Corbijn n’est pas inintéressante. Une reconstitution dans les règles de l’art, qui prend son temps, et qui nous invite à découvrir doucement les rapports qui pourraient se construire entre le jeune acteur peu sûr de lui, et le photographe déjà père de famille, à l’affût du scoop qui le mettra en orbite. Dans le rôle du chasseur d’images, le Britannique Robert Pattinson confirme un talent déjà révélé par "The Rover" en 2014. Une grande présence à l’écran, des couches psychologiques qui s’exposent même pendant les silences…

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Les années "Twilight" sont définitivement révolues. Il restait à dénicher la perle rare. Celui dont la discrétion et la perpétuelle remise en question semblaient placer à l’antipode de ses collègues vedettes: James Dean. Un personnage résolument à part dans l’univers policé des studios: aussi cash que sensible, aussi timide qu’immédiatement séduisant, aussi animal que mental, aussi attiré par les hommes que par les femmes… Capable de snober la première new-yorkaise de "A l’ombre d’Eden" sous prétexte de promesse faite à ses proches de rentrer dans la ferme de l’Indiana pour son anniversaire…

Denis Stock et James Dean, le photographe et l’acteur, sont les protagonistes de "Life". Des regards, une amitié...

Pour James Dean, Corbijn fera donc confiance à Dane DeHaan. Un très bon acteur. Mais aussi un pari perdu d’avance. Car les biopics nous l’ont démontré depuis des décennies: c’est en prenant des libertés avec l’original qu’on s’en rapproche le mieux. Et ce n’est pas le Capote de Philip Seymour Hoffman qui nous démentira – lui qui tourna son dernier film sous la direction de Corbijn ("A Most Wanted Man"). Pour toucher la vérité, il faut dépasser l’imitation et entrer dans l’appropriation. Ce que le film n’ose pas vraiment.

Traquer les inflexions de voix, c’est bien… Chercher à calibrer les silences entre les phrases, encore mieux… Etre dans le creux plutôt que dans le plein: parfait. Mais quand il s’agit de James Dean, à un moment il faut sans doute assumer la candide assurance du modèle, et embrasser l’appétit de vie qui le caractérisait, au lieu de rester toujours sur une douce défensive.

Une promesse non tenue?

Pourtant nos réserves ne touchent pas tellement à la qualité de jeu de Dane DeHaan. Mais plutôt aux choix artistiques du maître d’œuvre. Certes, le découpage est magnifique, la reconstitution fascinante, et le travail sur le cadre réellement splendide. Mais l’histoire stagne. L’amitié entre le photographe et l’acteur ne se transformera jamais, dans le film, en cette intimité pourtant si palpable dans les vraies photos. L’un hésite – choix de carrière, difficulté d’être au monde, statut de star en formation… – et l’autre fonce – besoin d’argent, de reconnaissance artistique, de trouver quoi mettre devant son objectif… Ces deux énergies, espère-t-on, vont finir par se rencontrer, même par les contraires… Eh bien non.

Peut-être est-ce dû à une admiration trop grande dans le chef de Corbijn? Chacune des photos – James Dean chez le barbier, James Dean marchant dans les flaques de Times Square, James Dean devant le tracteur de son père… – est prétexte à une nouvelle séquence où l’on nous montre le pourquoi du comment. C’est intéressant. C’est bien fait. C’est même émouvant. Mais il nous manque le principal. Car la promesse est énorme. James Dean, c’est trois films seulement, pour l’un des plus grands acteurs de tous les temps. Et on nous en proposait presque un quatrième! Un pari, évidemment. Un essai. Une convocation fragile où l’on essayerait de donner corps au fantôme. Tout en sachant que c’était peine perdue?

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