La bourse ou la vie?

"Burning out". Documentaire de Jérôme Le Maire. Note: 5/5 ©rv

Sous prétexte de dénoncer le trop-plein dans les hôpitaux, ce documentaire questionne notre mode de fonctionnement occidental, où la productivité a pris la place sur l’humain. Jusqu’à créer notre perte?

Après deux documentaires très remarqués, le premier sur ses années dans le sud marocain ("Où est l’amour dans la palmeraie?") et l’autre sur un petit village de l’Atlas où débarque la modernité sous la forme d’une ligne électrique ("Le thé ou l’électricité"), Jérôme Le Maire nous revient avec un film sur l’hôpital. Mais pas seulement. Sous le prétexte de la santé, le film voit beaucoup plus large, interrogeant notre époque et notre système. Sans céder au manichéisme ni agiter les banderoles, mais en pénétrant subtilement le microcosme d’un (très) grand hôpital parisien, le réalisateur belge accouche d’un film réellement idéologique, voire politique, qui dénonce sans tambour ni trompettes – mais avec l’effroi grandissant d’un vrai film à suspense – les dérives productivistes qui s’insinuent partout, jusque dans un temple dédié à la vie: le bloc opératoire.

Hôpital Saint-Louis, Paris 10e, un lundi matin comme les autres. Le saint des saints: les nombreuses salles du "bloc". Là, les opérations se succèdent à la vitesse grand V. Tout est bien rodé, les gestes s’enchaînent dans un silence concentré. Mais quelque chose cloche. Ce silence inquiète. Une équipe de chirurgie au travail, ça ne devrait pas faire un peu plus de bruit? N’est-ce pas un lieu où tout le monde s’épaule et s’apprécie, où on fait des blagues pour détendre l’atmosphère, et en avant la musique pour des gestes précis, de la technologie de pointe, et des patients dont on sauve la vie? La raison de cette ambiance tendue, on la comprend au fur et à mesure des réunions, où le corps médical et les responsables de la logistique essaient de comprendre comment les conditions de travail se sont dégradées au point alarmant où nous sommes: un hôpital qui n’aime plus soigner, qui ne le fait plus que par habitude, sans conviction, sans joie, sans vie.

Le regard perdu des dieux modernes

Le pouvoir suprême est passé des médecins aux adminis-tratifs.

Le film de Jérôme Le Maire, inspiré par les travaux du philosophe belge Pascal Chabot, donne à voir l’impensable: les regards perdus de ces dieux modernes, surdiplômés, efficients jusqu’à l’extrême, les chirurgiens. Qu’est-il en train de se passer pour que ces hauts gradés de la médecine, ces maîtres de l’hyper technologie, se retrouvent avec des airs tristes d’enfants égarés? La fatigue? Certainement. Mais pas que. C’est la nature du travail qui a changé, et qui crée jusqu’au dégoût. Chaplin et ses "Temps Modernes" s’invitent à l’hôpital: on n’opère plus pour améliorer la vie de quelqu’un, on fournit un travail à la chaîne, où tout est interchangeable. On ne sait plus vraiment qui on opère, ni de quoi, ni avec qui. La productivité s’est invitée, comme dans une usine. Et le pouvoir suprême est passé des médecins aux administratifs, qui ne pensent qu’à "mutualiser" — c’est-à-dire rendre les intervenants interchangeables, et ne plus quantifier que les gestes techniques (anesthésie, ablation, réveil) qu’il faut poser dans un laps de temps le plus court possible.

IDFA 2016 | Trailer | Burning Out

"Burning Out" prend alors une dimension hitchcockienne, notamment lorsque s’invite la perspective d’un audit censé se pencher sur la qualité de vie au travail. Alors que tous font semblant d’y croire, les tensions montent encore un peu: un accident dramatique viendra-t-il ponctuer tous ces mois où on travaille comme en apnée? Malgré tout, la caméra reste à l’écoute, notamment grâce aux questions que Jérôme Le Maire pose au beau milieu des interventions. Les mains dans le cambouis, les langues se délient, et les chirurgiens se mettent à utiliser des mots qui nous ramènent 100 ans en arrière, lorsque c’étaient les prolétaires qui réclamaient un peu de dignité dans l’exercice de leur travail. Car l’audit, on s’en doutait, n’a fait que stigmatiser un rendement encore améliorable (jusqu’à l’implosion?) et les travailleurs médicaux ne peuvent plus que supplier qu’on remette un peu d’humain dans les rouages d’un système – qui ne sait pourtant plus que broyer.

Le dernier acte de ce film indispensable est le plus terrible, dans la mesure où il présente un faux apaisement. Le dialogue n’a rien donné, et les acteurs en sont réduits à la création d’une pathétique "boîte à suggestions", où les réflexions les plus prosaïques viennent noyer le cri de détresse général. On semble avoir enterré le changement de mode de fonctionnement tant espéré, celui susceptible de remettre la vie au centre du débat, avec ses pertes, ses hésitations, sa gestion du temps certes imparfaite, mais totalement indispensable à l’exercice de la médecine, au respect du caractère vivant du patient, et à la transmission des savoirs. Le film abandonne ses héros à leur destin, on les imagine bientôt réduits aux marionnettes agissantes mais décérébrées du "Métropolis" de Fritz Lang. Jusqu’à l’effondrement salutaire qui nous obligera à reconsidérer notre modèle de société?

"Burning out". Documentaire de Jérôme Le Maire. Note: 5/5

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