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"La fracture" nous prend en otage dans un hôpital pour montrer la crise sociale

Pio Marmaï dans le rôle de Yann, gilet jaune, transporté à l’hôpital à cause de sa jambe, très amochée par un tir de police à bout portant. ©Carole Bethuel

Sous des allures de comédie parisienne, "La fracture" de Catherine Corsini cache un grand film politique – et un formidable thriller social. Épique et passionnant.

Raphaëlle veut croire que tout n’est pas fini entre elle et Julie. Elle inonde sa partenaire de SMS, amoureux ou désespérés. Elle la poursuit même jusque dans la rue, où elle lui extorque la promesse que "peut-être, quelque chose pourrait subsister". Puis, fébrile, elle chute et s’éclate très vilainement le coude. L’artiste bobo parisienne se retrouve à l’hôpital, dans une salle des urgences absolument bondée. Et pour cause: ce soir, c’est soir de manif, et les gilets jaunes sont là sur l’écran qui diffuse en sourdine des images de JT. Un gilet jaune, il y en a également un dans la salle, en chaise roulante à cause de sa jambe, très amochée par un tir de police à bout portant. Yann veut absolument qu’on augmente le son, car le président Macron va parler, et il veut savoir ce qu’il pourrait dire pour sa défense. Raphaëlle, épuisée par la douleur et l’attente, demande qu’on laisse la télé muette, "par pitié". Alors que la lutte des classes commence à gronder autour de la télécommande, le corps médical, exsangue, pare au plus pressé, et tente de venir en aide aux trop nombreux candidats à la santé – physique et mentale.

"On a mis en place un système de tournage très libre, qui respecte le vrai temps médical, pour privilégier les vrais gestes, les vrais regards."
Catherine Corsini
Réalisatrice

"Tout est parti d’une expérience personnelle", nous raconte la réalisatrice Catherine Corsini. "Je me suis réellement cassé le coude le 1er décembre 2018. J’ai vu l’hôpital comme un formidable lieu symbolique de mélanges, de discussions, de stress… un grand brassage. Pour créer l’authenticité, nous avons publié une petite annonce et casté de vraies infirmières. 300 personnes ont répondu à l’appel, j’ai fait des groupes de parole pour sentir qui serait à l’aise dans le jeu. Ensuite, on a mis en place un système de tournage très libre, qui respecte le vrai temps médical, pour privilégier les vrais gestes, les vrais regards que j’avais pu observer pendant des nuits, en salle de tri."

Des petits enjeux personnels aux grandes questions de société

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que ça marche. La réalisatrice glisse lentement mais sûrement d’un ton "comédie bobo satyrique" à une véritable immersion dans le drame épuisant de ce genre de nuit où tout bascule. Par le rire, elle entrouvre une porte sur des sujets très difficiles à aborder de front. Des thèmes extrêmement variés, qui se télescopent sans arrêt pour mieux nous interpeler, comme la violence d’une rupture passé 45 ans ou la place du conjoint "parent sans vrai statut" dans un couple homosexuel avec un ado… À ces enjeux personnels se tissent de vastes questions de société: la pression absurde, voire suicidaire, d’un pays prétendument moderne sur son corps hospitalier, le manque de dialogue entre la majorité d’une population et son "élite" politique…

"La politique, c’est ça: s’approcher assez pour voir les rêves des gens."
Catherine Corsini
Réalisatrice

"J’ai voulu montrer l’énorme envie de dialoguer, d’exister aux yeux des décideurs, d’être vu, d’être entendu. Yann n’est pas juste un gueulard. Quand il dit qu’il veut aller à l’Élysée pour parler au président "quitte à passer par les égouts", il est absolument sincère. Quand on discute, on voit les rêves des gens. La politique, c’est ça: s’approcher assez pour voir les rêves des gens. Enlever ses chaussures confortables et chausser celles de l’autre, pour une heure, pour une nuit."

Hôpital labyrinthique et chaotique

Comme arène à cette tragi-comédie aux accents antiques: l’hôpital. Hôpital labyrinthique et chaotique, hôpital matrice où tout le monde finit par échouer – mais où les pulsions de vie restent puissantes. Et comme moment charnière: la nuit, moment où se déploie une certaine folie, où chacun croise son semblable et se retrouve face à lui-même entre les barres métalliques d’un lit anonyme.

Pendant ses 98 minutes, "La fracture" nous prend en otage. Aspiré dans la spirale, le spectateur subit une immersion salutaire, rafraichissante, profonde dans le point de vue de l’Autre. Entre désespérance et mépris, empathie et triomphe, on voyage à vue, et jusqu’au bout de la nuit.

Bande-annonce "La fracture"

Comédie dramatique

"La fracture"

Par Catherine Corsini

Avec Valeria Bruni-Tedeschi, Marina Foïs, Pio Marmaï, Aïssatou Diallo Sagna…

À voir à partir du 25 novembre 2021

Note de L'Echo:

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