La parole s'est libérée, grâce à Dieu

©Collection Christophel

Le cinéma peut-il agiter la société, créer le scandale, diffuser les pistes de réflexion? Avec "Grâce à Dieu", la pédophilie des prêtres prend une nouvelle place dans le débat public…

"La perversité suprême, c’est quand ça émane d’un organisme qui prône l’amour et le respect sacré de l’innocence. ‘Laissez venir à moi les petits enfants’, etc. Ici l’Église garde sciemment en son sein la brebis galeuse. Le pape a déclaré récemment une tolérance zéro. Mais les actes ne suivent pas. Il devrait sans doute regarder mon film", déclarait François Ozon à L’Echo, mercredi passé, à propos de son film qui fait polémique – "Grâce à Dieu".

"Grâce à Dieu"

Note : 4/5

De François Ozon. Avec Melvil Poupaud, Denis Ménochet, Swann Arlaud, Eric Caravaca…

Dans ce drame franco-belge, le réalisateur s’inspire de "l’affaire Barbarin", du nom de l’archevêque de Lyon et premier prélat de France, condamné par la Justice française pour avoir couvert les crimes pédophiles de Bernard Preynat, un prêtre de son diocèse.

Ozon nous ramène à la grande époque de Costa-Gavras. Ces années 60 et 70 où les films, année après année, forgeaient les consciences, levaient le voile, changeaient la donne. Première idée de génie: le héros n’est pas une victime comme les autres. Père de famille catholique pratiquant, bien dans ses papiers, il ne ressemble pas du tout à la victime type, névrosée, psychologiquement détruite. C’est avec une opiniâtreté de bon aloi qu’il remonte le fil vers son bourreau, sans impatience, sans pathos.

Victimes en pagaille

"Ici l’Église garde sciemment en son sein la brebis galeuse."
François Ozon

Deuxième grand vecteur: le film ne présente pas le parcours d’un protagoniste, mais de trois, quatre, cinq… Melvil Poupaud, que l’on suit au début, va donner le relais à Denis Ménochet ("Inglourious Basterds", "Jusqu’à la garde") en athée plein d’énergie, lequel va le tendre à Swann Arlaud (César 2018 pour "Petit paysan")… Les personnages principaux deviennent secondaires dans l’histoire des autres victimes, au fur et à mesure que s’étoffe le collectif qui les unit. Ce qui donne au film un caractère réaliste, mouvant, voire vertigineux dans sa pluralité: plus on tire sur le fil, plus le nombre de victimes augmente, en arborescence. Comme dans la réalité.

Troisième réussite: l’analyse des moyens mis en place par l’Église pour que le scandale glisse sur elle comme l’eau sur les plumes du canard: sans la toucher vraiment, sans laisser la moindre trace. Le spectateur se sent réellement étouffer, à chaque fois que les coupables proposent la prière comme une panacée, un pansement, éloignant du même coup la souffrance passée, comme l’absolution efface le péché; et ce dans une logique horrible qui minimise les faits en se plaçant systématiquement au-dessus.

Le cardinal Barbarin restera dans l’histoire du cinéma comme un prototype de monstre, un serpent déguisé en sage, qui botte en touche, ne reconnaissant comme seul juge qu’un Dieu que lui seul peut entendre, dans les hautes sphères. Homme de pouvoir, beau parleur, manipulateur, il incarne sans le savoir le mal absolu: celui qui a pris la forme du bien.

"Grâce à Dieu" - Bande annonce

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