La pornographie peut-elle émanciper les femmes?

©Erika Lust Films

L’industrie pornographique est plus diversifiée qu’on ne le croit généralement. Loin des images dégradantes de la femme et des clichés en tout genre, de nombreuses réalisatrices revendiquent un "porno féministe" censé échapper aux codes machistes de la production "mainstream".

Chaque seconde, 800 recherches sont faites sur la plateforme pornographique Pornhub qui compte 92 millions de visiteurs chaque jour. Avec Youporn et d’autres sites de ce type, la consommation de pornographie semble avoir littéralement explosé avec l’arrivée d’internet. Ces géants du web ne se privent pas pour s’en vanter et sortir chaque année le catalogue des tendances à la mode. Pourtant, dans son ouvrage "Féminismes et pornographie", David Courbet, journaliste, tempère: "Si le sexe est omniprésent sur la toile, une chose est sûre: il est difficile de savoir dans quelle proportion. Certains chiffres, parfois farfelus, vont jusqu’à dire que 30% d’internet serait consacré au X. ‘Xvideos’, l’un des leaders sur le marché, se vantait il y a quelques années de comptabiliser plus de 4,4 milliards de pages vues par mois, des données invérifiables."

En revanche, ce qui est certain, c’est qu’il y en a pour tous les goûts. La plupart des "catégories" sont d’ailleurs entrées dans le langage courant: la MILF, la cougar, la brunette et la blonde aux gros seins pullulent dans des scénarios – souvent insipides – d’une industrie pornographique extrêmement prospère qui, sans vergogne, élève la femme au rang d’objet sexuel.

"Nul doute que la pornographie, parce qu’elle se vend et s’achète, procède de la réification des individus et de leurs facultés."

Représentée comme une participante passive et soumise, la femme est placée, au sein des productions "mainstream", dans toutes les positions, généralement dégradantes. À première vue, le monde du X est d’une simplicité confondante, fonctionnant autour d’une série de clichés récurrents: les femmes ont, de façon permanente, envie de sexe (avec un seul partenaire ou plusieurs); elles possèdent des mensurations parfaites et se baladent toute la journée en porte-jarretelles et en talons aiguilles, sont le plus souvent mères au foyer, infirmières, baby-sitters ou secrétaires; l’homme, quant à lui, arbore une musculature impressionnante, son visage figé est parfaitement inexpressif (il n’apparaîtra d’ailleurs quasiment pas à l’écran durant les ébats); son être se résume à la taille de son sexe.

La scène, caricaturale à souhait, sera toujours découpée de la même manière pour ne pas troubler le spectateur qui, dès lors, pourra directement choisir son "moment" favori: après avoir reçu une fellation, l’homme pénètre vaginalement la femme, parfois analement, avant de lui éjaculer sur le corps ou, le plus souvent, sur le visage. Les gros plans viennent le rappeler avec insistance: les organes sexuels sont, dans ce cadre, le seul et unique lieu du plaisir. Les sentiments et la sensualité sont bannis. Maître de la situation, l’homme, presque silencieux, affiche sa puissance avec une érection constante tandis que la femme pousse des cris exubérants (leur aspect simulé confine parfois au risible); ses orgasmes semblent automatiques. Réduite systématiquement à une position d’infériorité, la femme, insatiable, raffole même, paraît-il, de faire l’amour avec des individus laids et ventripotents…

©Erika Lust Films


Une marchandise comme une autre

Si la pornographie ne date pas d’hier, sa définition est évidemment aussi subjective que la variété des pratiques qu’elle met en scène – du bondage hardcore aux relations interraciales, aux femmes mûres en passant par le queer ou le gay-lesbien. Dans un texte intitulé "La pornographie comme objet de recherche", le sociologue Renaud Maes écrit: "Le porno n’est pas un ‘objet unifié’: il y a porno chic et porno choc. Il y en a pour tous les goûts… et donc pour toutes les classes."

Du porno Mais pas que ça

1989: Publication du "Post Porn Modernist Manifesto" de Veronica Vera.

1994: Virginie Despentes sort son premier livre "Baise moi", généralement reconnu comme le premier livre post porn français.

1999: L’actrice et réalisatrice française Ovidie réalise "Orgie en noir", le premier film porno féministe français.

2004: Sortie du court-métrage "The good girl", de la réalisatrice Suédoise Erika Lust, qui tourne en dérision les clichés du cinéma porno habituel.

 

Mais, avant tout, la pornographie est un marché. Elle procède à une marchandisation de la sexualité et de ses images, la présentant souvent de façon uniforme, réduisant la relation sexuelle à un acte égoïste, faisant de la jouissance un produit de consommation. Il s’agit, comme l’écrit encore Renaud Maes, "de l’imposition de la forme marchande au plus profond de l’intime. À ce niveau, nul doute que la pornographie, parce qu’elle se vend et s’achète, procède de la réification des individus et de leurs facultés. L’industrie pornographique s’inscrit parfaitement dans le système capitaliste qui impose la forme ultime de la marchandise dans tous les domaines et formate les individus à concevoir tout domaine comme friche industrielle potentielle."

Pour cette raison également, l’industrie pornographique exploite sans garde-fous la misère et utilise la disparition de l’État-providence pour mieux profiter de la vulnérabilité des individus. Comme ailleurs, on constate une forme d’"ubérisation", ajoute Renaud Maes. "Les sociétés de production trouvant dans les déserts postindustriels des banlieues le terreau idéal pour recruter et fabriquer à bas prix vidéos et photos. La chute du mur de Berlin a vu un développement sans précédent de firmes multinationales qui ont, grâce au recrutement à prix cassés d’acteurs issus des pays ex-communistes, généré des profits indécents. L’armée de réserve des précaires a permis de pousser les ‘acteurs’ à repousser toujours plus leurs limites – quitte à mettre leur intégrité physique en danger."

Mais c’est évidemment la place de la femme qui est le sujet de toutes les discordes. En effet, la pornographie ne choque pas tant par l’irréalité kitsch des situations représentées, leur immoralité ou leur impact sur la jeunesse, mais principalement par la façon avec laquelle elle se concentre exclusivement sur le plaisir masculin qui semble exister au détriment de celui de la femme.

"J’essaye de faire oublier la caméra aux acteurs afin qu’ils puissent lâcher prise et aller vers de la sincérité."

Les yeux dans les yeux

À côté de cette production majoritaire s’est progressivement imposée une nouvelle tendance: le porno féministe, un porno fait par des femmes et à destination des femmes. Représenté notamment par les Américaines Nina Hartley et Candida Royalle, mais aussi par la Française Ovidie, c’est surtout la Suédoise Erika Lust qui en est la figure de proue. Née en 1977, diplômée en sciences politiques, elle décide, au tournant des années 2000, de proposer des films X qui sortent des sentiers battus. Son premier court-métrage – "The good girl" – a remporté de nombreux prix. Son objectif est clair: apporter un point de vue féminin en mettant en valeur nombre de "détails" laissés de côté par les productions habituelles, "comme les yeux dans les yeux, la chair qu’on agrippe, les petits bruits", écrit-elle sur son site.

Le porno féministe d’Erika Lust n’est pas simplement un porno édulcoré. Tout d’abord, il tend à s’écarter de la distinction imposée par la pornographie "mainstream": la division entre le corps et la conscience, le sexe et les autres parties du corps. Ici, les seins, le sexe ou les fesses, n’apparaissent pas de façon isolés et ne se dissocient donc pas des autres parties du corps, de la pensée ou de l’émotion. Au-delà de ce principe, c’est toute l’atmosphère qui varie: la jouissance progressive de la femme, un environnement sensible interagissant avec les êtres, une ambiance crépusculaire qui, entre une lumière douce et des ombres furtives, dévoile les corps plus qu’elle ne les expose. Moins intrusive, la caméra capte à la dérobée une relation charnelle pleinement assumée et vécue.

Speedos Cleptomaniac - Erika Lust Films ©Erika Lust Films

Certes, le porno féministe ne manque pas de scènes explicites, mais il alterne aussi avec des plans où le spectateur perçoit des frissonnements, des contacts subtils, des hésitations, des enchaînements plus naturels; bref, une histoire où se mêlent à la trivialité de la situation un souci permanent du détail et la possibilité du sentiment. Les acteurs et actrices sont généralement beaux, mais moins stéréotypés. Les situations constituent un état des lieux plus réaliste des fantasmes. Libre d’affirmer et de vivre son plaisir à sa guise, la femme n’est plus un simple objet sexuel.

Contre un regard masculin dominant aussi bien dans la pornographie populaire que l’espace social en général, l’idée est bien de permettre aux femmes d’accéder au monde du X pour s’y affirmer, comme l’explique la jeune réalisatrice Anoushka: "Je fais du porno éthique et féministe. Éthique, car c’est avant tout l’humain qui prime. Lors d’une scène de sexe je ne découpe pas; je tourne en une prise. Les acteurs/actrices font ce qu’ils ont envie et je vais chercher les images que je souhaite. J’essaye de leur faire oublier la caméra afin qu’ils puissent lâcher prise et aller vers de la sincérité. C’est un cinéma du réel, c’est un peu la Nouvelle Vague dans le porno. On lâche les codes classiques et on se débarrasse de la lourdeur du matériel pour essayer d’attraper la réalité. Dans le sexe, c’est le plaisir sincère et l’orgasme. Pour moi, la pornographie est un moyen d’empowerment, une façon de prendre le pouvoir sur nos corps, notre sexualité et d’apporter notre vision du sexe."

Plus revendicatif encore, on trouve, en parallèle du porno féministe, le mouvement "post-porn" qui s’oppose farouchement à l’idée d’une sexualité contre-nature en faisant place au transgenre et aux minorités sexuelles. En 1989, Veronica Vera en rédige le manifeste: "Post Porn Manifesto". "Le post-porn, précise Renaud Maes, vient d’une expression d’Annie Sprinkle, performeuse pornographique qui voit dans la représentation de la sexualité prioritairement un outil politique. Il n’est pas question ici d’éducation, mais plus fondamentalement de transformation de la société au travers de la confrontation à la représentation sexuelle. Du coup, cette représentation vise à déconstruire les rapports de sexe, de classe, de race, à contrer ‘l’ordre capitaliste et hétéronormatif’, en proposant par exemple des performances et des productions qui renversent les stéréotypes du porno, dépeignent des relations bisexuelles, ‘jouent avec les corps et les objets’. L’objectif est de ‘créer un imaginaire’ où la sexualité serait ‘libérée des carcans’ dans lesquels la société la contiendrait."

XCONFESSIONS VOL. 8 - ERIKA LUST


Pas pour autant féministe

Le porno féministe doit cependant faire face à un adversaire de taille: les féministes elles-mêmes. Certaines, en effet, prônent une abolition pure et simple de la pornographie. Selon Renaud Maes, cette position pose problème. "Je pense qu’il est très difficile de placer une frontière claire entre ce qui est érotique et pornographique, et dès lors l’interdiction de la pornographie peut aboutir, en pratique, à l’interdiction de la représentation de la sexualité. Or, si l’on vise l’égalité sexuelle, il me semble très important de parler de sexualité, d’éduquer à la sexualité, de l’inscrire dans le cadre de la vie relationnelle, de l’affect, etc., ce qui implique une forme de représentation au minimum à des fins éducatives."

Concernant l’influence des images pornographiques qui entraîneraient, outre une hyper-sexualisation, une banalisation du viol et une multiplication des harcèlements sexuels, il reste également prudent. "Entre le domaine du fantasme et la réalité pratique, il y a un énorme pas à franchir. Ce pas n’est franchi que dans des cas particuliers où une multitude de facteurs se conjuguent pour arriver au passage à l’acte. Plusieurs études montrent que le porno ne change pas fondamentalement les pratiques de la majorité des ‘spectateurs’ adultes sur le moyen terme (quelques années). Par contre, pour les plus jeunes, la confrontation à la production pornographique peut avoir un impact bien plus grand, car elle devient le seul repère en matière de sexualité, qui précède même la vie sexuelle."

Gender Bender 2 - Erika Lust Films ©Erika Lust Films

Le porno féministe, même s’il porte de belles ambitions, reste, à l’heure actuelle, un marché de niche et ne peut envisager de concurrencer les géants de l’industrie pornographique mainstream. Malgré tout, Erika Lust est confiante dans l’avenir. "L’industrie mainstream va dégringoler voire disparaître à un certain moment. Non seulement la pornographie féministe en profitera mais la pornographie alternative en général, et peut-être constitueront-elles dans quelques décennies le nouveau mainstream, de meilleure qualité et à la valeur cinématographique certaine."

La photographe et actrice Alizée Romy constate aussi une évolution. "Je pense que les mentalités commencent à changer sur notre façon de consommer en général, et peut-être que le public du porno féministe est tout simplement un public qui ne veut plus enrichir les grosses industries dominantes et qui préfère soutenir des productions respectueuses de ses acteurs-ices." Si on peut remarquer que les femmes s’intéressent de plus en plus à la pornographie en général, il est important de noter que toutes les réalisatrices ne sont pas pour autant féministes et que les réalisateurs réalisent quelque fois des productions moins conventionnelles.

La tendance porno féministe reste hélas majoritairement élitiste (car payante) et occidentale. Dans de nombreux pays (en Asie et en Afrique notamment), la diffusion de la pornographie reste interdite. Chez nous, elle est tolérée mais régulièrement mise en cause. Son potentiel n’est pas pris en compte, comme l’affirme David Courbet en conclusion de son ouvrage: "Les pouvoirs publics ont en effet, au lieu de décrier et combattre sans cesse la pornographie, la possibilité d’inverser cette tendance en s’associant au développement et à la promotion d’une imagerie pornographique alternative."

"Pour les plus jeunes, la confrontation à la production pornographique peut avoir un impact bien plus grand, car elle devient le seul repère en matière de sexualité."

Passé les indignations de façade, il est peut-être temps de prendre conscience, non de la dangerosité intrinsèque de la pornographie, mais de l’importance de sa diversification et du rôle qu’elle peut jouer dans l’éducation: en tant que représentation de la sexualité et des désirs, elle n’est jamais que le miroir déformant d’une société qui s’évertue bien souvent à masquer sa part obscure et ses lignes de partage invisibles. Dans ses formes les plus abjectes, le porno expose, en les rendant aussi explicites que critiquables, toute une série de conventions sociales et de logiques de dominations à l’œuvre quotidiennement au cœur de nos existences. Pour s’en libérer, il ne suffit pas de jeter le porno aux oubliettes: il faut en inventer un autre.

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