La pulsion vitale d'Emmanuel Dekoninck

©Saskia Vanderstichele

L’acteur et metteur en scène explique sa conception du théâtre: art du vivant et lieu de rencontre en liberté, plus vrai que la vie même.

"Je n’ai pas de souvenir de ne pas avoir voulu faire du théâtre. C’est un rêve d’enfance, je n’ai jamais voulu faire autre chose". Cette vocation précoce, l’acteur et metteur en scène belge Emmanuel Dekoninck affirme ne l’avoir jamais remise en cause. Il explique alors ce penchant par son souhait, enfant, d’être reconnu. Une certaine tendance à attirer l’attention par des pitreries. "Je voulais être acteur pour être aimé. C’est une assez mauvaise raison, mais c’est probablement la raison pour tous les acteurs. Maintenant, ce n’est plus le cas, c’est pour cela que je peux l’avouer."

Hormis deux petites expériences en début de secondaires, l’intermède de l’adolescence, passée à Hannut, est distant des planches. "J’étais alors très éloigné de Bruxelles et de sa vie culturelle. Mais, avec mes amis, nous avions une vie créative très intense. Je faisais beaucoup musique, on avait toujours beaucoup de projets. On était très productif. D’ailleurs, tous mes amis de l’époque sont devenus artistes, dont Dominique Bréda." Cependant, Emmanuel suit un prof de français qui emmène occasionnellement ses élèves au Théâtre National. Étonnant que le jeune homme persiste dans son aspiration à la scène, car il admet facilement qu’il s’ennuyait à mourir lors de ces représentations. "Selon mon regard d’ado, ils parlaient trop fort, c’était trop froid, surjoué, très esthétisant. Maintenant, j’aurais un œil plus complet, mais je n’ai pas oublié qu’il y a des choses auxquelles je ne suis pas sensible."

"Je n’ai absolument jamais ramé. Je suis mal à l’aise quand des jeunes me disent que c’est difficile de faire du théâtre. Pour moi, cela n’a jamais été difficile."

Heureusement, juste avant de boucler définitivement ses Humanités, il vit une expérience qu’il qualifie lui-même de stupéfiante à travers une pièce de Frédéric Dussene au Rideau de Bruxelles, "Elle disait dormir pour mourir" (Paul Willems). C’est pour Emmanuel un choc et la confirmation que s’il fait du théâtre, ce sera "comme ça". "Je me suis dit: je veux que ce soit aussi humain et bouleversant, aussi vivant et poétique. Ce truc continue de me hanter. C’est à ce moment-là que je me suis dit que le théâtre, ça peut être plus vivant que la vie."

La chance comme compagne

Après une année non couronnée de succès à l’IAD, Emmanuel passe au Conservatoire de Bruxelles où il rencontre des profs qui l’encouragent à poursuivre sa voie, qui lui enseignent à briser les peurs et les barrières. Et à partir de là, il ne le cache pas, la chance le suit pas à pas, parsemée bien entendu d’une belle dose de talent et de travail. À la fin des années 90, à peine diplômé, Emmanuel débute véritablement sa carrière, embarqué dès le départ dans l’aventure du Théâtre en liberté de Daniel Scahaise et engagé par Bernard Damien qui lui donne très vite ses premiers grands rôles dont celui de Colin dans "L’Écume des jours", qui lui vaut le Prix du théâtre du meilleur jeune espoir masculin en 2000. Bref, deux belles rampes de lancement qui lui permettent de déclarer aujourd’hui: "Je n’ai absolument jamais ramé. Je suis mal à l’aise quand des jeunes me disent que c’est difficile de faire du théâtre. Pour moi, cela n’a jamais été difficile."

Au fil des années, il a ainsi interprété Hamlet, Trepiev ("La Mouette", Tchekov), Lorenzaccio (Musset), Dr Jekyll et Mr Hyde (Stevenson)… Joué dans "En attendant Godot" (Beckett), dans "Rosencrantz et Guildenstern sont morts" (Stpoppard), "Les Diablogues" (Dubillard), "New York" (Bréda)… Par ailleurs, l’acteur n’hésite pas à diversifier ses activités. Ainsi, outre le jeu et la mise en scène, il compose occasionnellement de la musique pour des spectacles et fait du doublage. Sans oublier ses animations dans les écoles et ses nombreuses lectures pour le compte de la collection Audiolib (Hachette).

Créer en liberté

Bien que le jeu lui donne autant de plaisir, au bout de 8 ans, le sentiment d’un certain aboutissement en la matière pousse Emmanuel à se tourner vers un nouvel objectif. "Et être aimé, intellectuellement, cela ne me suffisait plus. J’avais envie de voir des spectacles que je n’avais jamais vus. Je me suis dit: ce serait chouette quelque chose avec des effets spéciaux, du sang qui gicle, des histoires d’horreur, un groupe de rock sur scène…" Il se lance alors dans un projet auquel il consacre deux années, la mise en scène en version contemporaine du "Laboratoire des hallucinations" pour la première saison de l’Atelier 210. Un spectacle baroque, sanglant, dans lequel Emmanuel a trouvé les prémisses d’un nouvel "amusement" professionnel, la mise en scène, qu’au départ il ne pensait pas faire perdurer. "La formule qui me convient le mieux, c’est celle où j’ai deux ans pour réfléchir, construire une esthétique, une parole. Je veux des grosses productions, avec toujours ce principe de me faire plaisir, et pas de compromissions. Je me suis construit une manière de voir le théâtre que j’ai affiné au fur et à mesure."

©Saskia Vanderstichele

Sur base de ces fondements, Emmanuel créé sa propre compagnie, "Les gens de bonne Compagnie", et met en scène "Peter Pan", "L’Écume des jours" et "Frankenstein". Il remporte en 2009 le Prix Jacques Huisman, grâce auquel il assiste Laurent Pelly en 2011 à la mise en scène de "L’Opéra de quat’sous" à la Comédie française. "J’arrive à vivre seulement des productions de ma compagnie et ça, c’est le rêve. Parce que c’est la liberté, c’est ce qui compte le plus au monde. Je travaille avec plein de centres culturels, j’ai beaucoup de partenariats avec les théâtres, mais je ne dépends d’aucune institution. Cette liberté est vraiment précieuse et permet d’être possesseur de ses spectacles, et donc, de les faire vivre très longtemps. Je fais une création par an, mais elle tourne. Et ça, c’est parce qu’on est libre."

L’art de la rencontre

Emmanuel ne prétend pas avoir une méthodologie, mais il a beaucoup lu, beaucoup réfléchi dans son besoin de donner du sens à son travail, lui qui trouve que le théâtre est un des arts les plus extraordinaires qui soit, art du vivant par excellence, vecteur selon lui de cette pulsion vitale nietzschéenne qui lui tient tant à cœur. "Je pense que l’intérêt principal de l’existence humaine, c’est de se sentir intensément vivant, et que ce qui nous définit le plus, c’est cette pulsion vitale, cette volonté qui se suffit à elle-même. Et la culture permet de l’affiner."

Parmi toutes ses activités, Emmanuel prend également le temps de parcourir les écoles à la rencontre des élèves. Il leur explique non seulement que la culture n’a pas de sens en soi hormis le fait de prendre du plaisir, et que pour en profiter pleinement, quelques clés sont parfois nécessaires, mais aussi à quel point le spectateur est un élément important dans la dynamique du spectacle, que le public est aussi un acteur de la représentation. "Pour moi, le théâtre se définit par la rencontre. Le message est fondamental, car il permet cette rencontre. Le théâtre est le dernier lieu où des humains parlent directement à d’autres êtres humains avec une parole libre, où on poétise le réel. Dans ce sens, les acteurs ne doivent pas juste être des interprètes. Ils doivent aussi être porteurs de cette parole. J’ai besoin qu’ils soient convaincus."

Quant au métier d’acteur, il ajoute: "Je ne sais pas ce que c’est ‘un personnage’. Je n’ai jamais compris. Hamlet, c’est de l’encre sur du papier. Il n’existe que quand il est incarné par quelqu’un. Ce qui m’intéresse, c’est la situation. La question n’est donc pas qui je joue, mais dans quelle situation je dois me plonger. Je veux que l’acteur se jette à corps perdu dans la situation. J’accorde énormément d’importance aux répétitions. Répéter, pour emmagasiner, posséder, et finir par oublier, car plus le travail sera oublié, plus le spectacle sera vivant. Le théâtre, c’est le lieu du vrai, plus vivant que la vie, où l’on raconte le réel, où on le réinterprète pour le rendre plus lisible. C’est pour toutes ces raisons que je trouve que le théâtre est un média extraordinaire."

Son actu

"Les lois fondamentales de la stupidité humaine" de Carlo Maria Cipolla, avec Emmanuel Dekoninck et Éric De Staercke.

- Le 2 avril, au Centre culturel de Stavelot

- Le 14 mai au Centre culturel d’Havelange

- Les 15 et 16 août, au Festival Royal du théâtre de Spa

"Aura Popularis", de Dominique Bréda, mise en scène d’Emmanuel Dekoninck.

- Les 1er et 2 avril, au Centre culturel de Huy

- Le 3 avril, au Centre culturel des Roches de Rochefort

- Du 21 au 24 avril, à l’Atelier Théâtre Jean Vilar

"Marivaux" (production 2014), adaptation et mise en scène d’Emmanuel Dekoninck, en tournée en octobre et novembre 2015.

Prochaine production: "Alive", coproduction d’Emmanuel Dekoninck, Benoît Verhaert et Gilles Masson, fin 2015.

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