La vie, la mort, les films…

©Twentieth Century Fox

Couronné à Sundance, "Me and Earl and the Dying Girl", un film indépendant américain, revisite le "teenage movie" avec humour, décalage, et poésie…

Dès les premières secondes du film, les clichés du genre "film d’initiation avec des ados" sont pulvérisés par la voix off. L’adolescent qui se confie, cette fois, n’est pas comme les autres. Et sa différence n’est pas celle, calibrée par Hollywood, qui va nous le rendre attachant quand même, malgré ses problèmes existentiels… Les premières phrases sont claires: l’histoire que Greg va nous raconter n’a rien de romantique. Et ceux qui pourraient penser que, précisément, c’est romantique de dire qu’on ne l’est pas – une pirouette bien connue – eh bien ceux-là se trompent.

On est plus proche ici du ton de "Garden State" (2004, avec Natalie Portman) que de celui du "Monde de Charlie" ("The Perks of Being a Wallflower", 2012, avec Emma Watson). Car ici, on est dans la vraie vie, pas celle reconstituée pour produire une histoire touchante. On est dans la confession intime, et pas dans le déballage adolescent tel que les adultes le recréent maladroitement.

Certes, on est au cinéma. Certes, les étapes de l’aventure sont orchestrées pour produire une narration intéressante. Mais il reste, au fond de "Me and Earl…", un parfum inimitable, celui de la vérité.

Parole vraie

Il reste, au fond de "Me and Earl and the dying girl", un parfum inimitable, celui de la vérité.

Greg est un grand blond aux allures de Gaston Lagaffe. Au fil des ans, il est devenu un expert: nul autre que lui n’est capable de se rendre à ce point transparent. Dans son bahut, il n’a pas de meilleur ami, et se contente de n’être antipathique à personne en particulier: les gothiques le tolèrent, les sportifs ne le méprisent pas ouvertement, et même les filles sexy sont vaguement conscientes de son existence… Greg poursuit son petit bonhomme de chemin, et garde son énergie pour la vie d’après l’école, où il rejoint son copain Earl, un black des mauvais quartiers, avec qui il réalise des parodies de films cultes, avec les moyens du bord…

Jusqu’au jour où ses parents, post-hippies pleins de principes culturels étranges et de bons sentiments, lui forcent la main: il faut qu’il aille voir Rachel, et qu’il passe du temps avec elle. La raison: Rachel a une leucémie, c’est officiel. Et il était avec elle à la maternelle! Greg, en traînant les pieds, s’exécute et va voir Rachel. Et il lui dit la vérité: il n’a rien à faire là, il est désolé, et il ne comprend pas toute cette pitié dégoulinante. Rachel sourit: enfin une parole vraie dans ce nouveau contexte, qui la condamne à la maladie, et à la mort. La pitié dégoulinante, ça tombe bien: elle aussi, elle en a marre. Une drôle d’amitié se noue au cours des visites successives. Jusqu’au jour où l’une des filles sexy de l’école vient confronter Greg: elle a entendu parler des films qu’il tourne avec Earl. Il FAUT qu’ils réalisent quelque chose pour Rachel…

"Me and Earl and the Dying Girl" bande-annonce

Depuis "Love Story" (1970), le film d’ados dont l’un est condamné par le cancer est presque devenu un genre en soi, ravivé par le récent succès planétaire de "Nos étoiles contraires" (2014). Mais le problème de ce genre de films, c’est bien sûr la prise d’otage affective opérée sur le spectateur, parfois prisonnier de sentiments qui le submergent, sans que la qualité générale soit au rendez-vous. Résultat: un semi-viol émotif dont on ne retient pas toujours grand-chose.

Vers l’inéluctable

L’intelligence de "Me and Earl…" est de proposer une émotion grandissante, mais entravée perpétuellement par les questionnements des héros, et par les aléas de la vraie vie. Cette "amitié non désirée", c’est logique, va se développer grâce à autant d’anti-climax. Un perpétuel contre-pied est pris par rapport à ce qu’attendrait notre inconscient. Les protagonistes se montrent tour à tour dégoûtés, blasés, cyniques, voire égoïstes. Exactement comme dans la réalité. Le film fait ainsi place nette pour que puissent se développer de vrais rapports humains, inattendus, et parfois bancals. L’avancement chaotique du film entrepris par Greg et Earl sur Rachel prend alors des accents de symbole: symbole de tout ce qui nous empêche d’être à la hauteur de nos aspirations, et de ce que les circonstances attendent de nous.

Note: 4/5

De Alfonso Gomez-Rejon

Avec Thomas Mann, RJ Cyler, Olivia Cooke…

 

Dans une errance qui rappelle le nihilisme actif d’un Pierre Desproges, Greg avance, aux côtés de celle devenue son amie, vers l’inéluctable. Mais avec cette candeur presque détachée, typique d’une adolescence qui ne croirait pas encore tout à fait à l’existence de la mort.

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