analyse

Le cinéma 2020 tue ses héroïnes

Andrea Bræin Hovig et Stellan Skarsgård dans "Hope"

Alerte: les femmes sont en danger… au cinéma du moins. Après "Babyteeth" et en attendant "Adieu les cons", voici "Hope", un film norvégien qui lui aussi condamne son héroïne. Mais que se passe-t-il?

Signe des temps ou hasard du calendrier: le 7e Art cuvée 2020 aurait tendance à préférer les histoires de femmes en danger. Et pas n’importe quel danger: la mort. Cette mort est au centre de tous les débats en cette année de pandémie: notre ère technologique aurait tendance à vouloir postposer à tout prix cette finitude, voire à l’oublier pour de bon… La voici où on ne l’attendait pas: dans les salles obscures. Et avec comme victime préférée des femmes. Analyse.

Déjà dans l’excellent premier film australien "Babyteeth", déjà sur les écrans, la jeune héroïne de 16 ans est condamnée à court terme. Dans "Adieu les cons", le nouveau film signé Albert Dupontel, dans les salles à partir du 21 octobre, c’est Virginie Efira qui ne va pas bien du tout, à cause de toutes les bombes de laque "avalées" en tant que coiffeuse. Dans "Hope", sur les écrans dès ce mercredi, c’est au tour d’une metteuse en scène de théâtre de se faire diagnostiquer une tumeur au cerveau. Espérance de vie: 3 mois. À peine le temps de faire ses adieux…

Et ce n’est pas fini. Dans la même veine, le 4 novembre ce sera au tour de Suzanne Sarandon. Dans "Blackbird", l’excentrique grand-mère convoque toute sa famille (dont Sam Neil et Kate Winslet) pour leur annoncer son suicide imminent, suite à un diagnostic de maladie incurable…

Hymne à la vie

Pourquoi toute cette morbidité? Certainement pas à cause du contexte sanitaire qui a remis – qu’on le veuille ou non – la mort au centre de nos obsessions. Car ces films sont en chantier depuis bien longtemps. Non, si l’air du temps se penche sur les derniers instants, ce n’est pas pour s’appesantir sur le funeste, mais bien pour voir ce qui donne un sens à la vie.

Si l’air du temps se penche sur les derniers instants, ce n’est pas pour s’appesantir sur le funeste, mais bien pour voir ce qui donne un sens à la vie.

"Babyteeth" constitue un hymne à la jeunesse et à la liberté. "Adieu les cons" est un pamphlet magnifique sur l’esprit bourgeois qui gangrène notre modernité. Nous suivons une femme qui cherche à tout prix à retrouver l’enfant qu’elle a dû abandonner à la naissance; par-là, elle veut donner du poids à son incarnation – fut-elle brève.

Et que dire de "Hope", où l’héroïne n’a que quelques jours (entre Noël et Nouvel An) pour se faire à l’idée de sa fin prochaine, l’annoncer à ses proches, donner du sens à son couple et même voir comment elle veut aller de l’avant?

"Touching Infinity"

De Griet Teck

♥ ♥ ♥ ♥

Toujours sur le même sujet, un excellent documentaire venu du nord du pays: "Touching Infinity", qui sort ce mercredi. En suivant les dernières semaines de Delphine, Fernand et Rebecca, le film condense, avec la force du réel, les thèmes évoqués plus symboliquement par la fiction. Le temps qui reste, les proches, le poids du présent qui "consacre" le passé malgré la maladie. La force des enfants. Et cette phrase sans réponse: Comment se dire adieu? Sobre mais lyrique. Simple mais bouleversant.

Pourquoi les femmes?

La femme donne la vie, et sa mort est sans doute encore plus choquante que celle d’un homme. La figure féminine, réputée plus imprévisible et plus sensible, est certainement aussi plus cinématographique. En témoigne la célèbre phrase de François Truffaut: "Prenez une caméra et suivez un homme pendant une journée: vous aurez 24 heures de la vie d’un homme. Suivez une femme et vous aurez un film."

Cette valeur ajoutée explique-t-elle cette recrudescence? Ou bien faut-il penser qu’une société qui tue ses femmes (fussent-elles de cinéma) se rapproche d’une certaine forme de renoncement, voire de dépression?

"Prenez une caméra et suivez un homme pendant une journée: vous aurez 24 heures de la vie d’un homme. Suivez une femme et vous aurez un film."
François Truffaut

Même Pixar sacrifie à la mouvance. Pour des questions de rentabilité, leur nouveau chef-d’œuvre "Soul" ne sortira pas dans les salles chez nous, mais directement sur Disney+. Il n’en reste pas moins qu’il y est directement question de la mort (comme dans l’excellent "Coco"), puisqu’on y suit un jazzman new-yorkais décédé accidentellement, qui arrive dans le "monde d’avant" où une jeune âme, non encore incarnée, hésite fortement à rejoindre le monde des humains.

On dit qu’il faut atteindre le fond pour mieux remonter. Peut-être que cette avalanche mortuaire marque le moment d’impact où nous allons collectivement remonter, et nous laver de toute cette morosité pandémique? Et faire nôtre la phrase de Saint Exupéry: "ce qui donne un sens à la vie donne un sens à la mort".

Bande-annonce "Hope"

"Hope"

De Maria Sødahl, avec Andrea Bræin Hovig, Stellan Skarsgård…

♥ ♥ ♥

Après une tournée avec son spectacle dansé, Anja rentre à Oslo, auprès de sa grande famille recomposée. Mais la fatigue et la migraine frappent; très vite le couperet tombe: c’est une récidive de cancer. Entre doutes, diagnostics contradictoires, enfants demandeurs et mari impuissant, Anja ne sait plus à quel saint se vouer. Une seule certitude – paralysante entre toutes: il n’y a plus une minute à perdre. Une image très riche, un rythme, des psychologies… mais une certaine froideur scandinave, une mise à distance… qui est peut-être celle qui sépare désormais Anja de la vraie vie?

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés