chronique

Le dernier Spielberg, pour la magie des rues de Londres

Dans "Le bon gros géant", Spielberg excelle dans la création d’un univers visuel aussi riche que cohérent. Mais le film comporte de vraies longueurs et le caractère farfelu n’y semble pas naturel.

"Le Bon Gros Géant"

Note: 3/5

De Steven Spielberg

Avec Mark Rylance, Ruby Barnhill, Penelope Wilton, Rebecca Hall…

Comme tout bon réalisateur américain qui se respecte, Steven Spielberg boit à tous les abreuvoirs, sans vergogne, et avec des fortunes diverses. Là où le créateur labellisé "Vieille Europe" se fera un point d’honneur de revisiter les univers où il s’aventurera, afin de sauvegarder l’estampille "auteur", Steven, lui, butine allégrement. Aujourd’hui, après Hergé ("Tintin", 2011), J.M. Barrie ("Hook", 1991), ou Brian Aldiss ("A.I.", 2001), c’est au tour de Roald Dahl.

©Photo News

On s’en doute, il s’agit ici de faire du Spielberg, plutôt que de se montrer fidèle à l’esprit totalement déjanté et iconoclaste du génie britannique. Les blagues abracadabrantesques et la poésie la plus débridée n’ont pas de place dans un film Disney. Notons, au passage, que c’est la première fois (et sans doute la dernière fois, dixit Steven himself) que le réalisateur fait des infidélités à Universal pour rallier l’écurie du vieux Walt.

 

Des parias

Sophie est orpheline. Une nuit, à l’heure où tout le monde dort et où les rues de Londres sont désertes, elle aperçoit, par la fenêtre de l’orphelinat, une immense silhouette qui déambule de maison en maison. La créature manie une grande trompette, avec laquelle elle souffle silencieusement vers certaines fenêtres. Tout à coup, le géant s’immobilise. De ses énormes oreilles, il a entendu Sophie, à sa fenêtre.

Quelques enjambées plus tard, une main gigantesque s’introduit dans le dortoir. Les géants ont une règle infaillible: supprimer ceux qui les surprennent. Sophie se retrouve au pays des géants, dans la caverne de son kidnappeur. Mais elle se rend vite compte qu’elle est tombée sur un bon numéro: son géant serait plutôt amical, d’où son nom de Bon Gros Géant. Au fil de leurs aventures, il apparaît que la petite orpheline et le monstre sont tous les deux des parias, des incompris rejetés par leur communauté. Mais l’union, paraît-il, fait la force…

©rv

La légende hollywoodienne veut que ce soit par respect pour son amie et scénariste Melissa Mathison, alors condamnée par la maladie, que Spielberg ait privilégié, parmi sa myriade d’autres projets, de mettre en chantier le BGG. Mathison n’était autre que l’ancienne épouse d’Harrison Ford, et que la scénariste d’"E.T.". Ce serait également elle qui, jeune fille au pair dans une famille francophone fan de Tintin, aurait initié son ami Steven aux aventures du jeune reporter belge. À cette raison affective, il faut bien sûr ajouter l’état de l’avancement technologique: il y a encore 4 ou 5 ans, ce degré de réalisme dans les effets spéciaux n’était pas au menu.

À Cannes, cette année, les journalistes habitués à des propositions beaucoup plus intellectuelles se pressaient pour découvrir le dernier Spielberg. À l’issue des projections, deux clans se formaient, ceux "pour", qui prétendaient avoir gardé la "part d’enfance" nécessaire pour "entrer dans le film". Et ceux contre, qui dénonçaient un Spielberg vendu au "grand capital de l’entertainment", celui capable de transformer les rêves d’enfant en millions de dollars.

La vérité se situe entre les deux: le film comporte de vraies longueurs (aucun livre de Roald Dahl ne correspond aux standards narratifs d’un long-métrage), et le caractère résolument farfelu n’y semble pas naturel, mais assez fabriqué. Spielberg excelle cependant dans la création d’un univers visuel aussi riche que cohérent.

Les rues de Londres n’ont jamais été aussi magiquement évoquées (bien mieux ici que dans Harry Potter, par exemple), et les séquences qui impliquent la reine d’Angleterre, dans la seconde partie du film, sont d’une drôlerie parfaite. Certes, on cherchera en vain la vraie loufoquerie dahlienne. Reste qu’au royaume du divertissement de qualité, Steven Spielberg reste un géant.

D’autres avant Spielberg avaient adapté Roald Dahl, avec, là aussi, plus ou moins de réussite. Le "Charlie et la chocolaterie" de Tim Burton est plutôt bon (bien qu’un peu long et un peu hystérique sur la fin), sans réellement atteindre la magie du livre. "James et la grosse pêche" (1996), le film en stop motion de Henry Selick ("Coraline"), contient plus d’esprit dahlien. Mais c’est au long-métrage "Matilda" (1996, avec Danny DeVito – et réalisé par le même!) que revient la palme du respect de l’œuvre originale. Les fans du "Bon Gros Géant" (le livre) savent d’ailleurs que cette longue nouvelle, avec son rythme propre et ses ruptures, n’est pas vraiment adaptable: comme la plupart des œuvres de Roald Dahl, elle est mi-figue, mi-raisin, dans un savant mélange qu’Hollywood ne peut digérer tel quel.

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