"Le jeune Ahmed", métaphysique dardennienne

©Xenix Films

Présenté mardi à Cannes et en salle ce mercredi, le nouveau Dardenne nous propose une fable réaliste, sur fond de radicalisation des jeunes… Mais surtout un nouveau questionnement métaphysique sur l’humanité.

Qu’est-ce qu’un film des frères Dardenne? Un film social qui met en exergue de graves problèmes actuels – solitude, chômage, précarité? Oui, mais pas seulement. Un film de cinéma qui "questionne le réel" au moyen d’une mise en place formelle assez radicale – pas de cadrage léché, pas de musique surlignante, pas d’effets de style? Oui, mais pas seulement.

Cinéma

"Le jeune Ahmed"

Note: 4/5

De Luc et Jean-Pierre Dardenne. Avec Idir Ben Addi, Myriem Akkhediou, Olivier Bonnaud,…

 

Un film des frères Dardenne est avant tout une sorte d’épure métaphysique. Une fable qui prend comme matière première le réel, la rue, les précarisés. Et qui, sur ce terreau, va incarner une grande question existentielle sur la responsabilité, l’espoir, la justice. Question à laquelle le film va apporter des éléments de réponse. Mais des éléments seulement. La vraie réponse, c’est le spectateur qui devra se la forger, dans l’intimité de son expérience et de sa sensibilité, et en interrogeant sa propre vision du monde.

Prenons "La promesse", peut-être le meilleur film des Dardenne. Il ne s’agit pas seulement de dénoncer les conditions de travail des clandestins sur les chantiers. Il ne s’agit pas non plus simplement de montrer la vie humaine dans ce qu’elle a de plus brut, grâce à une volontaire économie dans le discours. Il s’agit de mettre le spectateur au centre d’un incroyable suspense – le jeune personnage incarné par Jérémie Renier arrivera-t-il à ses fins, tiendra-t-il sa promesse? – lequel suspense sous-tend un questionnement plus large sur le bien et le mal, et quelles actions seront éventuellement posées – ou pas – par un animal doté d’une conscience: l’être humain.

Le Jeune Ahmed - Bande annonce

C’est la même lecture qui peut présider ici. Ahmed, jeune ado, quitte l’école de devoirs un peu plus tôt que d’habitude, et sans saluer son éducatrice. Motif: son frère est venu le chercher pour aller à la mosquée. Quand il refuse de la saluer, l’éducatrice prend la mouche, car elle devine qu’Ahmed obéit à un ordre: celui de ne plus toucher de femme, cet être impur par nature. Elle soupçonne le nouvel imam, qui tient une épicerie pendant la journée, de mettre dans la tête de "ses" jeunes des idées rétrogrades. Parce que le Coran, elle l’a lu, elle aussi. Et elle connaît bien ces jeunes issus comme elle de l’immigration, jeunes qu’on essaie de récupérer à des fins violentes, et qui se retournent contre ceux qui leur veulent du bien…

Comme si on y était

La première force du film, c’est de nous faire partager la vie quotidienne d’Ahmed, "comme si on y était". Avec cette intimité faite de caméra à l’épaule, et surtout de ce regard porté sur les choses, cette fameuse "distance" dardennienne qui nous permet à la fois de partager le moment, et de nous interroger sur sa portée.

La vraie réponse, c’est le spectateur qui devra se la forger, dans l’intimité de son expérience et de sa sensibilité.

Ici, le but recherché n’est évidemment pas de nous dire qu’il existe des lieux de radicalisation en Belgique. Mais bien d’analyser, dans un parcours précis, où sont les points de basculement, les moments possibles de retour à la raison, ou de passage à l’action. Quels désirs inassouvis, quelle névrose personnelle comblons-nous lorsque nous basculons dans la violence?

Dans ce genre de mise en scène, il faut que tout soit à sa place exacte. Le réalisme des situations et des dialogues, les décors – et notamment la ferme où Ahmed sera amené à passer du temps pour se reconnecter avec les autres et avec lui-même –, et bien entendu les personnages secondaires, aussi importants que les autres. Sans oublier la construction dramaturgique elle-même, imparable puisque c’est un véritable suspense qui s’impose, comme dans "Deux jours, une nuit". Dans tous ces registres, le film fonctionne. On regrettera peut-être une certaine gravité permanente dans le chef de tous les personnages sans exception, ce qui nous éloigne parfois du réalisme. Et un dernier acte qui ne tient peut-être pas toutes les promesses annoncées par ce ressort qui s’est tendu en nous, depuis la toute première séquence.

Radicalisation | Un cinéma peu inspiré par un sujet brûlant

Alors que les Américains se seraient sans aucun doute jetés sur le sujet à coup de séries ou de thrillers, peu de films européens se sont emparés de la thématique avant "Le jeune Ahmed" des Dardenne. Hasard du calendrier: André Téchiné vient de sortir le décevant "Adieu à la nuit", avec Catherine Deneuve en grand-mère désemparée devant les préparatifs de départ de son petit-fils. Mais, actualité oblige et les frontières s’étant fermées, il a fallu situer l’action en 2015… En début d’année sortait en France (mais pas encore chez nous) "Exfiltrés", inspiré d’une histoire vraie. Swann Arlaud arrivait à convaincre les services secrets d’exfiltrer sa femme, partie rejoindre Daesh avec leur fils de 5 ans, mais "repentante". L’incontournable en la matière reste l’excellent "Les chevaux de dieu", film franco-marocain signé Nabil Ayouch, et sorti en… 2012! Là, comme chez les Dardenne mais dans un traitement beaucoup plus classique, se mêlaient intelligemment radicalité des désirs adolescents et instrumentalisation par des adultes aveuglés. Ou sans scrupules.

 

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