Le nouvel anti-héros américain, signé Clint Eastwood

Clint Eastwood, avec l'actrice Olivia Wilde, sur le tournage du très critiqué "Cas de Richard Jewel".

Le vétéran américain déçoit avec "Le cas Richard Jewell", un film long comme un jour sans pain et bourré de sous-entendus populistes.

Sacré Clint! C’est la quatrième fois. La quatrième fois qu’il nous fait le coup de l’Américain moyen, héros malgré lui, qui fait juste son boulot le mieux possible, et qui est si incompris. Le problème, c’est qu’à force de ne plus claironner que "travail, famille, patrie", sa filmographie ressemble de plus en plus à une pub géante pour Donald Trump (qu’il se défend de soutenir officiellement).

Dans "Sully", en 2016, le brave Tom Hanks réussissait à poser son Boeing en plein New York, sur l’Hudson. Le film était réussi, mais le troisième acte sortait allègrement les trémolos, pour nous dire que le pauvre pilote était quand même trop embêté par la méchante commission d’enquête, qui aurait mieux fait de louer son acte héroïque.

Seulement deux ans auparavant, Clint nous racontait déjà les déboires d’un incompris: dans "American Sniper", Bradley Cooper entrait en dépression après être rentré du front. Là aussi, la méchante Amérique ne lui tressait pas assez de lauriers. Mais le film d’Eastwood compensait, en nous montrant toute l’abnégation qu’il avait fallu pour aimer sa famille après avoir zigouillé tant de monde au Moyen-Orient…

A force de ne plus claironner que "travail, famille, patrie", sa filmographie ressemble de plus en plus à une pub géante pour Donald Trump.

À force, on se dit qu’il doit y avoir un assistant, chez Warner, qui ne fait que ça: rechercher des sujets pour Clint. "Alors, Bob, tu as bien compris les ingrédients? De bons sentiments patriotiques pour faire vibrer la corde sensible jusqu’en Arkansas… De la famille à gogo – mais pas de rôles forts pour les femmes – et bien sûr un protagoniste blanc à la mâchoire carrée."

Car en 2018, rebelote: cette fois ce sont les héros ordinaires du Thalys. L’histoire du "15h17 pour Paris" est tellement incroyable, tellement vraie, qu’on se dit que Clint ne pourra pas rater son coup. Hélas, il veut tellement bien faire que dans un geste artistiquement suicidaire, il caste dans les rôles principaux… les vrais héros, ces anciens G.I. qui stoppèrent le terroriste à mains nues.

Encore un "brave type"?

Et cette année, c’est reparti avec "Le cas Richard Jewell". Cette fois, nous sommes à Atlanta en 1996, en pleins Jeux olympiques, lorsqu’une bombe artisanale explose. Le FBI suspecte un certain Richard Jewell, vigile et ex-policier: celui-là même qui a découvert la bombe. Le brave type, harcelé par les médias, se réfugie chez lui avec sa mère et finit par contacter un vague avocat. Mais est-il un si brave type que cela ? Il est incollable sur les explosifs, sa chambre contient un arsenal (pour "chasser le cerf"), et ses boulots précédents montrent une fascination maladive pour tout ce qui touche au maintien de l’ordre.

Dénoncer les travers d’un système qui s’en prend toujours aux pauvres et aux faibles, c’est bien. Mais se transformer en vieux réac des faubourgs, ça l’est moins.

La première heure se laisse regarder. Eastwood sait filmer, l’étau se resserre, et ses acteurs sont formidables: Kathy Bates (seule nomination du film à l’Oscar) en maman obsédée par ses tupperwares, Sam Rockwell en avocat pas du tout préparé à ce genre d’affaires médiatiques, et bien sûr l’épatant Paul Walter Hauser, très attachant en garçon limite demeuré, mais potentiellement glaçant par ses obsessions sécuritaires…

Et puis le film bascule lentement vers un ennui mortel, où l’on voit poindre les véritables intentions du réalisateur. Dénoncer les travers d’un système qui s’en prend toujours aux pauvres et aux faibles, c’est bien. Mais se transformer en vieux réac des faubourgs, ça l’est moins. "Regardez comme la presse, c’est rien que des requins assoiffés, et des filles faciles capables de coucher pour un tuyau… Regardez comme le F.B.I., c’est tous des pourris qui ne veulent que faire avancer leur carrière en accusant les honnêtes gens… Regardez comme l’Amérique est belle, et bonne, héroïque dans son quotidien". Eastwood sort alors les violons, et met 25 minutes à terminer son (absence d’) histoire.

S'il te plaît, Clint

La première heure se laisse regarder. Et puis le film bascule lentement vers un ennui mortel, où l’on voit poindre les véritables intentions du réalisateur.

Et bien sûr, pas un mot sur le véritable terroriste: Eric Rudolph, suprémaciste blanc, fondamentaliste chrétien antiavortement, auteur de trois autres attentats, dont la cible préférée fut le personnel médical de petites cliniques locales. Et que l’on finit par coincer en 2003.

À 89 ans, Clint est physiquement en pleine forme, et on lui souhaite encore beaucoup de films. Mais pour le prochain opus, petit exercice: comme héros, une héroïne. Comme couleur de peau: autre chose que du blanc. Comme psychologie, pas de victimisation. Et comme moyen de nous faire partager les émotions: ni grosse musique, ni drapeaux. S’il te plaît, Clint, reviens à la finesse dont tu as su faire preuve autrefois. Dans "Mystic River", "Million Dollar Baby", ou "Sur la route de Madison". Merci à toi.

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