"Le rêve est l'un des droits élémentaires de l'être humain"

Yeo Siew Hua le confie volontiers: depuis son plus jeune âge, il est fasciné par le caractère onirique de Singapour. ©EPA-EFE

L’année dernière, au festival de Locarno, un film singapourien décrochait le fameux Léopard d’or, à la surprise générale. Son auteur, Yeo Siew Hua, 33 ans.

Avec "Les étendues imaginaires", qui sort ce mercredi en salle, ce jeune cinéaste singapourien propose un regard particulièrement novateur et rafraîchissant, proche de l’art contemporain. À une beauté formelle de tous les instants, il associe un ton radicalement différent de (presque) tout ce qui se fait ailleurs: l’invitation au rêve.

Yeo Siew Hua le confie volontiers: depuis son plus jeune âge, il était fasciné par le caractère onirique de son pays. Singapour, un pays-ville (le plus densément peuplé de toute l’Asie), toujours en chantier, et qui ne doit sa survie qu’à une perpétuelle avancée sur la mer. D’où une confusion des frontières entre l’eau et la terre, mais aussi entre le réel et l’irréel, auquel il donne une place fondamentale dans son récit.

Cinéma
"Les étendues imaginaires"

Note: 3/5. De Yeo Siew Hua. Avec Peter Yu, Xiaoyi Liu, Yue Guo (Luna Kwok),…

Pour nourrir son propos, cela fait des années que Yeo Siew Hua se balade, le plus souvent possible, dans les immenses no man’s land remplis de grues géantes de l’ouest singapourien. Là se préparent et se stockent les millions de tonnes de pierres concassées qui serviront de socle aux futurs quartiers gagnés sur l’eau salée. Des milliers et des milliers de travailleurs de tous les pays s’y sont rassemblés dans des villes éphémères. Où, le soir, ils savent aussi faire la fête – le centre-ville leur étant officieusement interdit –, dans une réalité parallèle, sans doute nécessaire et tolérée mais aussi déconnectée de la vie réelle de la "vraie" ville.

C’est là que le jeune homme va placer sa caméra, avec une attention toute particulière pour les cadres et les lumières. Mais aussi pour les ambiances oniriques. Sous prétexte d’enquête policière (Wang, un ouvrier chinois, a disparu), il nous invite en fait à partager l’expérience de Lok, un enquêteur étrange, qui va se laisser imprégner par les éléments de sa quête plutôt que de les considérer comme des indices. Comme lui, nous nous plions bientôt à des propositions de rêveries, en de longs flash-back où nous en apprenons plus sur la victime. Mais est-ce la réalité ou bien sont-ce là de simples "propositions de réel"?

LES ÉTENDUES IMAGINAIRES - Bande Annonce (2019) Thriller

Comme l’explique Yeo Siew Hua, le rêve est au centre de la pensée asiatique, avec un tout autre statut qu’en Occident. Les lecteurs assidus – et ils sont nombreux – d’Haruki Murakami ne seront pas ici en terra incognita, tant le rêve (ou plutôt cette rêverie que les Anglo-Saxons appellent parfois "day dreaming") peut se révéler riche, à la fois philosophiquement – une porte vers des mondes parallèles? – que sensuellement, pour une connexion plus intense avec qui nous sommes vraiment.

À Singapour, il y a une confusion des frontières entre l’eau et la terre, mais aussi entre le réel et l’irréel.

Parmi les lieux explorés, le cyber café où le disparu s’adonnait au plaisir (pas si) solitaire du jeu vidéo. Le lieu laisse entrevoir une réalité parallèle où le jeu serait une porte vers un ailleurs immatériel. C’est là que veille Mindy la tenancière, regard mystérieux et physique tout en fierté, mais qui cédera néanmoins aux invitations physiques de Lok. Yeo Siew Hua entérine ici sa propre passion pour les cyber games, en utilisant une esthétique de désert qui rappelle une nouvelle fois les espaces sans nom où l’existant s’impose petit à petit sur le non existant.

Les amateurs d’un cinéma de pure distraction passeront clairement leur chemin. Mais ceux qui recherchent à questionner le réel en convoquant l’irréel – ou simplement d’autres possibles – trouveront ici de précieuses réponses, semi-formulées, à leurs interrogations semi-conscientes…

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