interview

"Le scénario possède son rythme intérieur"

Christine Leunens décrochera-t-elle un Oscar? ©BELGAIMAGE

La romancière belgo-néo-zélandaise Christine Leunens raconte l’incroyable aventure qui lui vaudra peut-être, ce 9 février, de tenir entre ses mains un Oscar pour "Jojo Rabbit" et ses six nominations.

Christine Leunens… Un nom bien de chez nous. Et pourtant, la romancière, petite-fille du sculpteur Guillaume Leunens, est plutôt une citoyenne du monde. Des études à Montpellier, puis à Oxford et Harvard, enfin à l’université de Wellington… Une carrière comme mannequin à Paris à la fin des années 1980… Des séjours de documentation et d’écriture, notamment en immersion au Mémorial de Caen et son "musée pour la paix"… Pour accoucher à la fin des années 1990 d’un premier roman: "Primordial Soup". Mais c’est son deuxième opus, publié chez Philippe Rey en 2007 qui lui vaut la reconnaissance internationale: "Caging Skies" ("Le ciel en cage") sera finaliste du prix Médicis et du prix du Roman Fnac. Aujourd’hui le livre a été traduit dans une vingtaine de langues. C’est ce roman, transposé via "Jojo Rabbit", de Taika Waititi en une sorte de pseudo-farce pamphlétaire qui lui vaut d’être aujourd’hui nominée à l’Oscar. Dans l’expression "meilleur scénario d’après une œuvre littéraire", l’œuvre littéraire, c’est elle…

Votre roman propose un ton et un contexte tragiques. Qu’est-ce que Taika Waititi en a gardé?

La trame. L’esprit. Il en a fait une comédie avec des enfants, mais le propos est le même. J’y ai reconnu mon travail, même si Taika a pris la tangente pour mieux entrer dans le sujet par une porte dérobée. Chez moi, le héros a 17 ans, c’est un nazi convaincu, membre zélé des Jeunesses hitlériennes, qui va découvrir dans son grenier une jeune Juive cachée par sa propre famille. Il est inactif, "captif" parce que blessé. À partir de là, beaucoup de questions vont se poser, un jeu se mettre en place, de longues discussions, une prise de conscience, des revirements. Dans le film, le héros a une dizaine d’années. Le parti-pris est de montrer les nazis comme ridicules – toujours dangereux mais ridicules. Les questions qui assaillent Jojo vont arriver d’une autre manière…

JOJO RABBIT | Official Trailer

Vous habitez en Nouvelle-Zélande, tout comme le réalisateur. Comment a-t-il découvert le roman?

Par sa mère. Qui l’avait lu, et qui lui disait sans cesse: "Lis-le! C’est une bonne histoire. Lis-le et tu voudras en faire un film." Pendant un petit temps, il l’a laissé de côté, il avait beaucoup de pain sur la planche (après le succès de l’excellent "Hunt For The Wilderpeople", il a été embauché par Hollywood pour "Thor Ragnarok"). Puis tout s’est finalement passé comme sa mère l’avait prévu.

Ce roman n’a pas eu un parcours typique…

Non, il a commencé sa vie… en Espagne. Mon agent londonienne y croyait dur comme fer. Elle m’avait dit: "Tu verras, ça va prendre un petit temps, mais ton texte possède un gros potentiel". Le premier pays où la sauce a pris, c’était l’Espagne. La France était la cinquième traduction, enfin publié dans une langue qui m’était accessible.

Est-ce que vous avez travaillé avec Taika Waititi sur l’écriture du scénario?

Pas vraiment. On a pas mal discuté évidemment. Et un beau jour, il m’a envoyé une version du scénario, que j’étais invitée à commenter éventuellement, où je pouvais faire des suggestions.

"J’y ai reconnu mon travail, même si Taika a pris la tangente pour mieux entrer dans le sujet par une porte dérobée."

J’ai commencé par ajouter une séquence ici ou là, voir ce que ça pouvait donner. Mais je me suis rendue compte que son travail était très équilibré: quand j’ajoutais, cela déforçait souvent la suite. Alors j’enlevais. J’ajoutais autre chose. Pour constater une nouvelle fois que sa vision à lui de l’histoire possédait quelque chose de parfaitement en équilibre. Un scénario, c’est très organique, ça possède un rythme intérieur. Un roman aussi, bien sûr. Mais pas le même.

D’où est venue l’inspiration pour ce qui allait devenir "Jojo Rabbit"?

Quand j’avais une vingtaine d’années, j’habitais Paris, je voyais très souvent mon grand-père (le peintre et sculpteur Guillaume Leunens). Il fréquentait des amis juifs qui avaient échappé au pire, et lui-même avait été interné dans un camp de travail en Allemagne, ce qui a beaucoup influencé son œuvre… et sa petite-fille.

La romancière Christine Leunens voit son œuvre adaptée sur grand écran. ©© Kimberley French/The Hollywood

Après guerre il a complètement abandonné l’huile pour le travail du métal. Ma mère est italienne, et de son côté également il y avait beaucoup d’histoires. Ça a mûri en moi j’imagine. Les obsessions, les convictions, l’horreur. Et l’espoir.

On dirait qu’on veut vous empêcher de rentrer chez vous, en Nouvelle-Zélande, entre les Golden Globes, et les Oscars…

Oui, finalement je suis restée aux Etats-Unis. À dire vrai, nous sommes très sollicités, c’est incroyable. Des guildes d’auteurs, de scénaristes, des prix (comme celui du public à Toronto), des réceptions diverses. Il y a quelques semaines le film était nominé comme meilleure comédie aux Golden Globes. Et dans quinze jours ce sont les Oscars. En toute modestie, je pense que la mère de Taika avait raison. C’est une bonne histoire.

"Jojo Rabbit", de T. Waititi, avec Roman Griffin Davis, Thomasin McKenzie, Scarlett Johannson, Sam Rockwell. Actuellement en salles.

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