"Le Seigneur des Anneaux", longue fut la route vers le culte

Le "Seigneur des Anneaux" n’aurait pu être qu’un simple film de deux heures sans la persévérance de Peter Jackson. ©Reuters

Il aura fallu la patience acharnée du jeune Néo-zélandais Peter Jackson pour que le projet aboutisse, après un interminable stade de développement. De roman réputé inadaptable en scénario maudit: la route est longue vers le culte.

"Thou – shall – not – pass!" On a tous en tête la phrase en forme de formule magique adressée par Gandalf au monstrueux Balrog sur le pont de la Moria. C’est dans la même position horriblement précaire que se trouve Peter Jackson au milieu des années 90. En guise de pont: un frêle projet. Et en guise de monstre incandescent: Hollywood en personne, et plus spécifiquement un certain Harvey Weinstein.

En cet été 1995, aucun observateur ne donne cher de la peau de ce jeune homme aux allures de hobbit (petite taille, cheveux bouclés, sourire innocent). Mais Jackson, trois films fauchés au compteur, possède une autre qualité habituellement réservée aux hobbits: une réserve inépuisable de bonne volonté, qui va jusqu’à l’obstination pure et dure. Il a décidé que c’est lui qui adapterait ce roman anglais mythique de 1.500 pages, réputé rétif à toute scénarisation, et dont les droits sur certains personnages, tel Bilbo, sont gérés indépendamment.

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Il y a bien eu un dessin animé en 1978, qui a d’ailleurs donné à Jackson l’envie de lire le livre, entamé lors d’un voyage en train de douze heures entre Auckland et Wellington. Mais ce film était bâtard, n’ayant pas choisi quels morceaux du livre adapter. Jackson va crânement voir les frères Weinstein, alors incontournables. Banco pour un budget de 75 millions. On part sur deux volets, en intégrant "Bilbo le hobbit" au premier. Mais en cours de développement, et surtout d’écriture en collaboration avec sa femme Fran Walsh, Jackson ne sait que supprimer. Les frères Weinstein, de leur côté, réalisent que c’est là un projet pharaonique susceptible de couler leur boîte, et imposent à Jackson des coupes draconiennes.

Les frères Weinstein réalisent que c’est là un projet pharaonique susceptible de couler leur boîte.

On imagine la scène. À ma gauche, un Harvey Weinstein intraitable. À ma droite, un Peter Jackson qui veut défendre son bébé. Les propositions de Weinstein sont drastiques: un seul film de deux heures. On supprime la bataille du gouffre de Helm. Rohan et le Gondor sont fusionnés en un même pays. Eowyn devient la sœur de Boromir. On passe rapidement sur Fondcombe et la Moria, jugés "peu utiles". Et on oublie Saroumane. Des gouttes de sueurs perlent sur la nuque de Jackson, qui se verrait bien empoigner une hache à double lame (et pas en latex) pour fracasser le bureau du producteur. Mais il reste calme et refuse tout d’un bloc. Vexé, Weinstein lui donne un mois pour trouver un repreneur capable d’allonger les 15 millions déjà investis. En sachant que c’est impossible, que le projet va repartir pour un long séjour sur l’étagère des films maudit".

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Mais comme le démontre très bien un certain roman anglais inadaptable et signé J.R.R. Tolkien, la chance sourit aux audacieux. Et rien n’égale le courage des faibles. Jackson prend son bâton de pèlerin. Il toque aux portes, qu’on lui claque au nez. Il lui reste 48 heures lorsqu’il pénètre chez New Line avec une maquette de 35 minutes, faite de dessins. New Line semble convaincu. Jackson n’ose y croire. Il se pense même en plein paradis elfique lorsqu’on lui pose la question: "Le livre ne fait-il pas trois tomes? Pourquoi ne pas faire trois films?". Le réalisateur se revoit, ado, dans son train pour Wellington, à dévorer le meilleur livre de tous les temps, et à rêver son film pour la première fois. Avec en filigrane tous ceux que le destin lui présenterait pour l’aider dans sa quête…

La suite, on la connaît. Jackson continuera d’imposer ses vues: un seul tournage pour les trois épisodes, le tout en Nouvelle-Zélande, avec une équipe de proches. À la clé: onze oscars pour le dernier volet en 2004. Et près de trois milliards de recettes mondiales. Et ce sans un seul coup de hache à double lame – à part ceux assénés pour les besoins du film, bien entendu.

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