Les trésors cachés du cinéma roumain

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Dans le cadre du festival Europalia Romania, la Cinematek offre une rétrospective unique du cinéma roumain, de 1925 à nos jours. Inséparable de l’histoire européenne.

C’est le pays de langue latine le plus orientalisé d’Europe. Généreux, sensuel, amoureux de la Marseillaise. Dans sa langue qui chante, "oui" se dit "da". À Bucarest, une fois passé l’Arche de Triomphe, les larges et longues avenues encadrées de constructions communistes échouent à fluidifier le trafic infernal du libéralisme triomphant. Épreuve vite oubliée dès l’arrivée au restaurant qui vous offre, avant le repas, un verre de Tzuica – alcool à 50°.

Europalia Romania

Dans le cadre du festival Europalia Romania, des projections auront lieu dans différentes salles de Bruxelles et du pays.

  • À la Cinematek - "Videograms of a Nation". Note: 5/5 - Curateur: Andrei Tanasescu
  • À Bozar

Le cinéma roumain a depuis longtemps gagné ses galons sur la scène internationale. Dans le cadre du festival Europalia Romania, la rétrospective de la Cinematek, "Videograms of a Nation", propose des chefs-d’œuvre roumains classiques ou restés peu visibles, même en Roumanie. Au total, 75 films, des conférences, des masterclasses et une exposition "Après l’invention de la caméra, les archives d’images en mouvement sont devenues le lieu central où nous conservons l’histoire", explique le réalisateur Andrei Ujica. Raccordés chronologiquement l’un à l’autre en une seule pellicule, ces films forment en effet une fresque de l’histoire de la société roumaine. Fascisme, communisme, libéralisme: selon le curateur Andrei Tanasescu, ce cinéma "emploie un langage visuel particulier pour raconter des tranches de vie aussi locales qu’universelles" et représente "une culture en constante négociation avec son histoire, engageant l’Europe à revenir à son propre passé".

Propagande subvertie

En 1940, le pays bascule dans le fascisme. À la libération, c’est le communisme qui l’oppressera plus de 40 ans. Le nouveau régime met d’emblée en place les outils de la propagande, dont fait partie le cinéma. La comédie "Our director" (1955), de Jean Georgescu, classique du cinéma Roumain – très riche en comédies –, dépeint de manière satirique la bureaucratie tandis que "The Eruption" (1957), de Liviu Ciulei, vante l’héroïsme des ouvriers et ingénieurs du forage pétrolier; mais entre les lignes, il subvertit la propagande: destins de femmes dans un monde d’hommes et de boue, passions capables de renverser la lourde administration.

Dans les années 1960 et 1970, avec l’arrivée de Ceausescu à la tête du parti, le pays s’ouvre à la création artistique internationale. Marqué par la Nouvelle Vague française, "A movie with a charming girl" (1966), de Lucian Bratu, ose montrer la totale et légère liberté anti-patriarcale revendiquée par la jeune et pétillante Ruxi. Jugé immoral, le film est censuré dès sa première projection. Le formalisme imaginatif et virtuose de "Méandre" (1966), de Mircea Saucan, en fait un bijou visuel miraculeux. Un film resté méconnu jusqu’à ce jour. Autre joyau de radicalité cinématographique, avec sa photographie noir et blanc et ses compositions coupées au cordeau, "The stone wedding" (1973) de Mircea Veroio se plonge dans un village perdu et raconte la vie tragique de deux femmes, une mère veuve et sa fille malade; puis, au son d’une musique traditionnelle électrisante, un mariage traditionnel. L’un des rares films du cinéma roumain inclut dans la collection du MOMA.

"The stone wedding" (1973) de Mircea Veroio

Avec ses milliers de figurants et ces prodigieuses scènes de batailles opposant Turcs et Roumains, l’épique "Michael the Brave" (1970) de Sergio Nicolaescu témoigne d’une quête d’identité nationale. Ce film sera adoré par Ceausescu. Parvenu au sommet de l’État en 1974, ce dernier revient bientôt d’un voyage en Corée du Nord. Fasciné par cette dictature, il le fait savoir: le théâtre appartient au peuple et doit en montrer les goûts et les besoins, "et non pas les goûts et caprices imprévisibles du petit monde du théâtre"; théâtre et cinéma socialiste ne pourront être qu’un "idéal de beauté, de bien et de vérité". Rideau sur l’ouverture.

"Michael the Brave" (1970) de Sergio Nicolaescu

Mais les réalisateurs ne se laissent pas impressionner. L’incomparable "Microphone" test (1981) de Mircea Danieluc annonce la "nouvelle vague" du cinéma roumain. "Sequences" (1982) de Alexandru Tatos, magistral par sa mise en abîme – c’est le film du tournage d’un film –, confronte fiction et réalité. "Why are the bells ringing, Mitica?" (1982) de Lucian Pintilie, film orgiaque, hystérique et carnavalesque, méritait la censure rien que pour sa première scène de sexe. Même destin pour "Rainbow Bubbles" (1982) de Iosif Demian, satire iconoclaste du productivisme communiste.

"Microphone test" (1981) de Mircea Danieluc


Entre haine et nostalgie de Ceaucescu

En 1989, la révolution roumaine met fin au règne de Ceausescu. Le cinéma entre dans sa plus sombre décade: réduction drastique des fonds alloués au cinéma (de 45 films par an produits jusqu’en 1989, ce chiffre tombe à zéro en 2000), corruption, concurrence de la télévision, chute brutale du nombre de salles de cinéma indépendant – il n’en reste actuellement plus que cinq à Bucarest. Le cinéma n’est plus perçu que comme un pur divertissement de masse. "The conjugal bed" (1993) de Danieluc peint au vitriol la tragique décomposition de la société roumaine dans son passage au libéralisme, entre haine et nostalgie de Ceaucescu.

"I do not care if we go down in history as barbarians" (2018) de Radu Jude

Les années 2000 voient surgir de nouveaux réalisateurs et réalisatrices empoignant les sujets les plus tabous de la société roumaine: sexualité (l’homosexualité est illégale et passible de prison jusqu’en 2000), handicap mental, national-populisme. Andrei Ujica renouvelle le film historique avec "The Autobiography of Nicolae Ceaucescu" (2010) dont la vie se raconte uniquement à partir d’archives visuelles. Le brillant Radu Jude, avec "I do not care if we go down in history as barbarians" (2018) affronte le passé fasciste et antisémite du pays, tandis que le cinéma queer fait son apparition. Ours d’Or à la Berlinale de 2018, "Touch me not" d’Adina Pintilie ose une expérimentation visuelle sans précédent, saluée par la critique internationale pour son esthétique et la profondeur avec lesquels elle dévoile, comme rarement, le corps humain.

"Touch me not" d’Adina Pintilie

Expérience de septième art, la rétrospective de la Cinematek mélange avec intelligence et passion l’esthétique la plus sublime avec les questions les plus contemporaines. Incontournable.

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