Les yeux de Charlotte Rampling

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Le cinéma anglais comme on l’aime: subtil et complexe. Sous de faux airs de chronique du quotidien, un psychodrame à suspense.

Tony, la soixantaine bien entamée, tient un petit magasin d’anciens appareils photo à Londres. Méticuleux, misanthrope, il mène une vie solitaire et routinière, où son ex-femme et sa fille enceinte n’occupent qu’une petite place.

Ces Anglais continuent à nous bouleverser avec des visages.

Jusqu’au jour où il reçoit la lettre d’un avocat: par testament, la mère de Veronica, une ancienne petite amie du temps de l’université, lui lègue un mystérieux journal intime. Tony hésite, puis se décide à aller chercher l’objet. Mais il semble qu’entre-temps les choses aient changé: Veronica s’oppose à la décision de feue sa mère. Jim ne recevra pas son dû. Commence alors une enquête double: celle de la Veronica d’aujourd’hui – pourquoi agit-elle ainsi? Et celle de la Veronica d’hier… Tony se retrouve alors confronté aux fantômes de son passé. Faudra-t-il qu’il affronte celui qu’il était autrefois pour enfin devenir celui qu’il pourrait être aujourd’hui?

The Sense of an Ending Official Trailer 1 (2017) - Michelle Dockery Movie

On cache tous une double vie

Les Anglais ont le chic pour mélanger les genres. "The Sense of An Ending" commence comme un petit film presque social où l’on partage le quotidien d’un homme ordinaire, dont les soucis sont triviaux: les factures ou le caractère célibataire de sa fille enceinte… Mais sous cette croûte, ne cachons-nous pas tous une double vie: celle de celui que nous avons été? Et surtout celle de celui nous aurions pu être? Avec une subtilité toute britannique, le film nous emmène alors dans les folles années du héros: celle où l’université lui ouvrait les portes de l’amour et de la vraie vie. Qu’a-t-il bien voulu refouler autrefois, et qui est devenu, à son insu, comme une épine dans un pied rendue indolore par la marche de la vie?

"The Sense of An Ending"

De Ritesh Batra

Avec Jim Broadbent, Charlotte Rampling, Michelle Dockery, Matthew Goode, Emily Mortimer…

Note: 4/5.

Après le succès mondial du magnifique "The Lunchbox", Ritesh Batra préparait deux films en même temps: aux Etats-Unis, celui qui réunira bientôt Jane Fonda et Robert Redford ("Our Souls at Night"), soit l’histoire de deux vieux voisins qui se décident enfin à s’adresser la parole. En Angleterre, le réalisateur indien concoctait cette adaptation d’un désormais classique de Julian Barnes, qui lui valut le Booker Prize en 2011. Tout est ici extrêmement britannique. Le thème de la culpabilité…

Le savant dosage entre lyrisme et vie quotidienne… Et puis surtout, le courage cinématographique qui revient à tout miser sur le jeu des acteurs. Alors que tout le monde aujourd’hui semble succomber à la mode des effets spéciaux et de la musique trépidante, bref au surlignage à outrance, ces indécrottables Anglais continuent à nous bouleverser avec des visages. Adeptes inconditionnels de la finesse dans le jeu, ils nous proposent sans cesse de nouvelles sagas, mais intérieures. Un sourire qui se dessine et qui disparaît, sur les traits de Jim Broadbent. Ou des yeux qui plissent, à peine – mais ce sont les yeux de Charlotte Rampling.

À force de question à peine formulées, voici le spectateur qui se retrouve, tout comme le héros vieillissant, face à lui-même et à cet indicible qui constitue nos vies: mélange d’évocations conscientes et de choses qui s’effacent, de fantasmes freudiens, de "si j’avais pu…", et de ces souvenirs qui ne sont en fait que de nouvelles fabrications du présent, en fonction de ce qu’on s’autorise à ressentir…

L’intelligence du film est de doubler la quête intérieure où nous sommes conviés d’un suspense de plus en plus prenant. Car les choix que nous avons faits – et surtout ceux que nous n’avons pas faits – ne finissent-ils pas toujours par nous rattraper, au coin d’une réminiscence pas tout à fait bien enfouie?

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