Madame Claude ou la grandeur et la décadence d’une mère maquerelle

Madame Claude, incarnée par Karole Rocher. ©Netflix

Avec "Madame Claude" (Netflix), on pensait découvrir le monde ambigu de la prostitution des années 70, mais on s’ennuie devant de belles images.

Paris, 1968. Madame Claude règne sur son petit groupe de filles. Une maison de passes à l’ancienne, honteuse derrière ses volets clos? Non: un agréable appartement bourgeois, bien décoré. Là, les filles attendent en fumant cigarette sur cigarette que ces Messieurs veuillent bien se donner la peine.

Pour contenter le bourgeois (voire le ministre), Madame Claude doit sans cesse auditionner de nouvelles candidates, timides, jolies, voulant bien faire… mais souvent godiches. Jusqu’au jour où survient dans son bureau une certaine Sidonie. Si elle est là, c’est pour le goût du changement. Son principal atout? Ni ses fesses ni sa poitrine: elle sait ce que veulent les clients, car elle est issue du même milieu.

Au cours des semaines qui suivent, Sidonie se rend indispensable. Elle va même pénétrer les secrets de Madame Claude, qui vend non seulement les charmes de ses filles aux clients, mais qui vend aussi, contre protection, toute une série d’informations à la police. Dans ce métier, il faut savoir rentabiliser son temps…

Avec sa très bonne bande-son, la réalisatrice Sylvie Verheyde nous propose moult séquences à la Scorsese: voix off, musique entraînante, gros plans sur les verres remplis et les cigarettes qui fument…

Dès l’annonce de l’achat par Netflix de ce film initialement prévu pour la salle, c’est l’emballement dans la presse française. Brûlot féministe nous montrant des femmes puissantes pour les uns, véritable film de gangsters à l’américaine pour les autres. Hélas, il faut revoir nos attentes, si on ne veut pas être déçus. Ce qui fonctionne parfaitement, c’est la reconstitution des années 70. Le Paris des Citroën DS et des Peugeot 504 est là, et bien là.

Avec sa très bonne bande-son, la réalisatrice Sylvie Verheyde ("Stella", 2008) nous propose moult séquences à la Scorsese: voix off, caméra qui se balade à travers les habitués d’un lieu de fête, musique entraînante, profils qui en disent long, gros plans sur les verres remplis et les cigarettes qui fument… puis enchaînement sur les mêmes personnes dans l’intimité, où on découvre leur vérité violente ou sordide.

Ambiance sans contenu

Hélas, la comparaison s’arrête là, faute… d’histoire. Le scénario semble égrainer les anecdotes, sans choisir de piste. L’ambiance, c’est bien, mais on aurait voulu un peu de contenu, surtout avec des ingrédients aussi passionnants.

Alors qu’on attendait un film à la frontière du politique et du psychologique, questionnant le pouvoir de cette femme fascinante par la puissance qu’elle acquit grâce au sexe et aux connexions, le film hésite sans cesse entre une amitié naissante avec Sidonie, un début d’histoire d’amour – qui va à l’encontre de ses principes, la gestion d’une fille et d’une mère qui désapprouvent – mais que Madame Claude entretient, et les rapports troubles avec le milieu, voire avec la police.

Dans ce registre, on en attendait beaucoup plus sur l’instrumentalisation de jeunes filles traitées comme du bétail.

Dans ce contexte qui ne choisit rien, la qualité des acteurs reste impuissante. Aux côtés de la très présente Karole Rocher, ni Roschdy Zem en ami-protecteur, ni Garance Marillier en pupille surdouée, ni les flics (Benjamin Biolay, toujours aussi détaché et Pierre Deladonchamps, ambigu juste ce qu’il faut) ne parviennent à réellement lancer le film, qui s’éternise.

On saluera la tentative de rendre le propos officiellement actuel par une pirouette féministe, quand Sidonie envisage de dénoncer son grand bourgeois de père pour viol. Mais dans ce registre, on en attendait beaucoup plus sur l’instrumentalisation de jeunes filles traitées comme du bétail, ou sur la dépendance de Madame Claude elle-même, qui se prétend forte tête, mais qui sert docilement à la fois la police et les gros bras du milieu.

Bref, "Belle de jour" (de Luis Buñuel, avec Catherine Deneuve) ou "Casque d’or" (de Jacques Becker, avec Simone Signoret) n’ont pas encore trouvé leur digne successeur.

Bande-annonce "Madame Claude"

Biopic

"Madame Claude"

De Sylvie Verheyde

Avec Karole Rocher, Garance Marillier, Roschdy Zem, Annabelle Belmondo, Paul Hamy…

Note de L'Echo: 2/5

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