Marina Foïs: un talent énorme

Marina Foïs, Jonathan Cohen dans "Énorme" de Sophie Letourneur. ©Vertigo Films Distribution

Dans "Énorme", l’ex-Robin des Bois fait merveille en femme enceinte contre son gré, par ailleurs virtuose déconnectée des réalités, mais rappelée à l’ordre par les désirs de son mari. Mais qui est la femme la plus drôle de France (avec Blanche Gardin)? Rencontre.

Quand elle était petite, elle voulait être comédienne, Marina Foïs. Très tôt, le hasard lui donne comme baby-sitter un… étudiant en art dramatique. Elle lui fait promettre de lui faire faire du théâtre plus tard, «quand elle sera grande». Quand Marina a 16 ans, elle veut toujours être actrice. Et elle n’a pas oublié les mots de Jean-Marc (Brisset). Ça tombe bien: lui non plus. Il décide de la mettre en scène, et la voici dans du Molière, «L’école des femmes», s’il vous plaît. Elle est en avant-dernière année de secondaire, mais ne pense plus qu’à partir en tournée avec la troupe. Pour les parents (maman psychologue, papa chercheur en physique thermo-nucléaire), la pilule passe mal. Marina Foïs finira pourtant par décrocher son bac (par correspondance)… et par faire carrière dans la comédie, devenant, avec ses 4 nominations au César, une incontournable de la scène et de l’écran.

Malgré tout, elle garde les pieds sur terre, et rappelle sa fonction première, celle d’interprète: «Le plaisir d’un acteur, c’est de se trimballer d’un univers à un autre. Moi je suis très respectueuse, les réalisateurs qui veulent qu’on improvise, qu’on connaisse le texte à la virgule, les marques au sol. Mon métier, c’est de faire ce qu’on me demande. Le réalisateur sait où il va. Sauf si c’est un gros naze. Mais ça n’arrive pas. Ils écrivent pendant des années, ils préparent, a priori ils savent plus ou moins où ils veulent aller.»

Légère et sérieuse

Les gros nazes, Marina Foïs semble les avoir globalement bien évités. Au contraire, elle a collectionné les rencontres. Pour elle, pas de hiérarchie entre les genres dits légers ou plus sérieux. Eric et Ramzy sont aussi importants que Maïwenn, avec qui elle a tourné  quatre films, dont l’inoubliable «Polisse». «La souplesse je ne peux l’acquérir que grâce aux gens qui me bousculent», dit l’actrice.

"Mon métier, c’est de faire ce qu’on me demande. Le réalisateur sait où il va. Sauf si c’est un gros naze. Mais ça n’arrive pas."
Marina Foïs
Actrice

Dans «Énorme», la mise en place de Sophie Letourneur est très particulière (>relire notre critique dans L’Echo du 2/9/20). Aux côtés des deux acteurs principaux, uniquement des non-professionnels, dans leur propre rôle, pour nous conter les aventures de ce couple en route vers leur premier enfant (non désiré par elle, trop désiré par lui). Foïs fait merveille, maniant l’absurde, et le conjuguant aux sentiments qui grandissent en elle en même temps que son corps grossit. Elle nous offre ce visage de clown blanc à la Buster Keaton, ces yeux au vide abyssal qui expriment toute leur perplexité face à son doute intérieur; face aussi à ce qu’Einstein qualifiait de «ressource infiniment disponible sur terre»: la bêtise humaine.

ÉNORME Bande Annonce (2020) Marina Foïs, Jonathan Cohen

«Les acteurs non-pros, c’est merveilleux. Nous les professionnels, après un certain nombre d’années, on peut devenir habiles. Moi, je n’aime pas ça. Je préfère une certaine forme de brutalité ou de maladresse, qui nous raccroche toujours à une vérité. Les non-pros, ils vous tiennent éveillé. Et dans le contexte technique très précis d’un hôpital, les gestes et les mots de vrais professionnels, on ne peut pas faire mieux.»

Hors des sentiers battus

Sous son physique d’institutrice perverse, c’est une aventurière, Marina Foïs. Elle l’a prouvé plusieurs fois. Avec «L’atelier», en 2017, sous l’égide du palmedorisé Laurent Cantet, où elle incarne une écrivaine venue encadrer des jeunes en recherche d’emploi. Un rôle trouble, pour un film glissant. Mais Marina Foïs avait déjà surpris son monde dès 2007, lorsqu’elle s’écarte résolument du sentier où elle aurait pu marcher toute sa vie – celui de «La tour Montparnasse infernale» ou de «RRRrrr!!!» – pour affronter «Darling», adapté du roman de Jean Teulé (>ici, son interview). Il faut ce détour par un rôle de jeune provinciale en marge, détruite par la vie et fascinée par les camionneurs, pour que le métier, et le grand public, découvrent une nouvelle facette de l’actrice.

"C’est très dur, la comédie, parce qu’il faut trouver le bon endroit entre la vérité, la sincérité, l’excès. Ça ma passionne. La comédie, il faut faire ça très sérieusement."
Marina Foïs
Actrice

«On est tous en quête de liberté. Je fais des choix de film, tous ensemble ça raconte quelque chose. Après, je peux me tromper, sur des choses où je m’attendais qu’elles dézinguent, en fait elles sont un peu plus molles que prévu. Mais le cinéma est politique tout le temps. Même malgré lui. Je n’ai aucun problème avec l’irrévérence. «Énorme», j’aime beaucoup parce que c’est un film qui bouscule les gens, les cases. Il aborde par la fable des choses essentielles et modernes, comme les injonctions faites aux femmes, comment on est censées trouver dans la maternité un aboutissement ultime presque sacré.»

Marina Foïs à Cannes, en 2019. ©AFP

Marina Foïs vient de jouer dans un premier film brésilien, l’adaptation du roman «La salamandre» de Jean-Christophe Ruffin. L’histoire d’une touriste française venue au Brésil pour les paysages, mais qui va s’installer dans les favellas. Mais elle garde toujours la comédie à l’esprit, notamment pour un possible «Papa ou Maman 3», aux côtés de son compère Laurent Laffitte. «C’est très dur, la comédie, parce qu’il faut trouver le bon endroit entre la vérité, la sincérité, l’excès. Ça ma passionne. La comédie, il faut faire ça très sérieusement. Ce n’est pas juste du dialogue. C’est aussi du cinéma, de la lumière, du cadre, de la mise en scène.»

Le droit à l'intelligence

Aujourd’hui grâce à des gens comme Philippe Catherine ou le duo Kervern/Delépine, le cinéma de l’absurde est en train de s’installer en France, mais il y a 20 ans ce n’était pas gagné. Marina Foïs et ses copains des Robin des Bois (Jean-Paul Rouve, Pierre-François Martin-Laval, Maurice Barthélémy,…) faisaient alors les beaux jours de Canal+… et rêvaient de s’installer en Belgique, terre d’un certain surréalisme quotidien et débonnaire.

Le temps est passé depuis, mais il ne semble pas avoir eu de prise sur l’actrice qui, malgré ses succès au cinéma comme au théâtre, n’hésite jamais à se remettre en question, à chercher du sens, à revendiquer le droit à l’intelligence, ou à jouer avec son image – ici distendue à l’extrême. En attendant de la découvrir dans le nouveau film de Fabrice Eboué «Barbaque», ou aux côtés de Laetitia Dosch dans «Ils sont vivants», ses fans se régaleront avec «Énorme». Non seulement parce qu’elle y joue divinement du piano devant un public médusé, mais parce qu’elle y distille un état de grâce absolument troublant, où la féminité, le génie musical, et un certain rapport au corps semblent se disputer son être tout entier.

L'interview BRUT | Marina Foïs et Jonathan Cohen : leur expérience de parents

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