"Mash", ou la fin du conflit au Viêt Nam

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Les films qui ont marqué l'Histoire | Le cinéma peut-il (durablement) changer le monde? Les avis sont partagés. "Z" a-t-il fait tomber le régime des colonels? "Mash" a-t-il hâté la fin de la guerre du Viêt Nam? Des malades du sida ont-ils été indirectement sauvés grâce à "Philadelphia"? La réponse est oui.

Fort logiquement palmé d’or à Cannes en 1979, "Apocalypse Now" a complètement révolutionné le film de guerre. Et ringardisé les batailles héroïques dont Hollywood s’était fait une spécialité, ici accompagnées de musique de Wagner et de largage de napalm sur fond de coucher de soleil. Le film de Coppola dénonce la guerre avec un cynisme et une maestria inouïs, montrant les ravages mentaux irréversibles provoqués par les combats. Mais le film vient après, comme un "ce qu’il faut retenir de la guerre du Viêt Nam", tout comme l’avait fait l’autre film phare "Voyage au bout de l’enfer" un an plus tôt, récoltant 5 Oscars et 9 nominations.

Il est pourtant un film – et la série télé hyper populaire qui en découla – qui, bien que se déroulant pendant la guerre de Corée, contribua massivement, et en temps réel, à faire du Viêt Nam dans l’opinion publique américaine une guerre idiote, incompréhensible, hautement critiquable.

Charles Chaplin, en singeant Hitler en personne dans "Le dictateur" (1940), et Stanley Kubrick en fustigeant la guerre froide avec "Dr Folamour" (1962), avaient déjà ouvert la voie de ces films de guerre extraordinairement sérieux dans leur propos, mais volontairement décalés, et drôlissimes dans le traitement dudit propos.

♦ En 1969 Robert Altman, jeune réalisateur alors peu connu, leur emboîte le pas. La révolution des consciences alors en marche à travers le monde lui permet d’imposer une autre vision de l’armée américaine. Loin des très classiques et patriotiques "Le jour le plus long", et autres "Patton" (tourné en même temps dans le studio voisin !), voici le quotidien d’une unité de chirurgiens mobiles, dépêchés sur le front coréen. Pour tenir le coup psychologiquement dans un contexte de violence extrême où la mort s’invite en permanence, les médecins ont pris l’habitude de rire de tout, de séduire leurs infirmières (dont l’inoubliable "Lèvres en feu"), de désobéir aux ordres idiots de leurs supérieurs, de prendre des congés non annoncés, et même de faire tout ce qui est en leur pouvoir afin de renvoyer les jeunes soldats au pays – si possible vivants et pas trop atrocement mutilés.

Le film rencontre un gros succès (81 millions de dollars aux Etats-Unis), installe Donald Sutherland dans son statut de star, est nominé pour 6 Oscars, et remporte même la Palme d’or au Festival de Cannes. La chanson du générique, l’emblématique et particulièrement cynique "Suicide is painless", devient même un hit dans plusieurs pays. Les producteurs veulent une suite, mais aucun scénario ne les convainc et ils se tournent vers la télé. C’est la série corollaire qui va réellement imposer l’univers de "Mash" à l’Amérique profonde, distillant sous prétexte de comédie des idées hautement subversives: la guerre (et celle du Viêt Nam qui est sur tous les écrans à l’heure du journal télévisé) n’est pas une nécessité démocratique; on ne devient pas un ennemi de l’Amérique en la critiquant; elle constitue en réalité un combat idéologique absurde, où règne le plus improbable des chaos, la débauche, la bêtise, provoquant une pluie de morts inutiles.

Record d’audience

C’est un triomphe. À cette époque, le téléspectateur américain ne dispose pas de milliers de chaînes, mais de quelques unes seulement. Le dernier épisode de Mash sera donc suivi par un public en grande partie captif (mais des captifs volontaires, et hilares), avec un record d’audience qui ne sera sans doute plus jamais battu: plus de 106 millions de spectateurs, soit… 77% de parts du marché. Nous sommes alors en 1983, la série a fait son job depuis longtemps, puisque le désengagement américain au Viêt Nam date de 1975. Quelle portée le film et la série auront eu sur ce désengagement? Impossible de le quantifier avec précision. Mais les observateurs sont formels: en imposant au grand public l’image d’une guerre extrême-orientale aussi illégitime qu’inutile, voire risible, elle aura constitué le terreau populaire, sur un mode ironique, de ce mouvement contestataire qui allait finir par obliger Nixon à se retirer du conflit.

→ On imagine mal aujourd’hui quelle œuvre de fiction pourrait contribuer à réunir Trump et Kim Jong-un, ou faire cesser les violences au Moyen-Orient. Mais les desseins (et les pouvoirs) du septième art sont impénétrables…

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