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Monstres, créatures & cie

Guillermo del Toro ©AFP

Le réalisateur Guillermo del Toro, récompensé aux Oscars pour "The Shape of Water", était cette semaine invité d’honneur au Festival du Film Fantastique de Bruxelles. Rencontre passionnante et passionnée.

Le 4 mars dernier, quand l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences a décerné deux de ses statuettes dorées au réalisateur mexicain (et quatre au total pour son long-métrage), ce n’est pas tellement un film de genre qu’elle a salué. Ni même une histoire d’amour. Du moins, c’est le sentiment de Guillermo del Toro lui-même, 25 ans de carrière, dont 20 sur la scène internationale. "À ce stade, je pense qu’ils ont donné le prix à un film qui aime les films. Qui aime l’amour. Et c’était le mien. Les gens de l’Académie ont vu ‘Le labyrinthe de Pan’, ‘L’échine du diable’, ce que vous voulez, et ils savent qu’il y a une sincérité cohérente dans ces 25 ans."

Quoi qu’il en soit, l’univers si particulier du réalisateur, chez qui l’horreur côtoie le fantastique, le merveilleux fricote avec un chouia de science-fiction et le gothique avec les comics recevait ainsi une certaine reconnaissance plus grand public.

Au Festival du Film Fantastique de Bruxelles, mercredi dernier, il était presque comme chez lui. Une même passion a transpiré des interviews qu’il a enchaînées avant de se retrouver face à une salle Henry Le Bœuf comble pour une masterclass de plus de deux heures!

Qu’il parle de "Cronos", récompensé au Bifff en 1994 – et il a ainsi enfin pu y faire un saut pour prendre possession du trophée –, qu’il évoque "Hellboy", sa double adaptation de la bd de l’Américain Mike Mignola, ou encore "Le labyrinthe de Pan" qui lui permettait de revenir une fois encore sur la guerre d’Espagne, Guillermo del Toro, 53 ans, a toujours un gamin qui sommeille en lui. Ou non, pas "qui sommeille" en fait: c’est ce même gamin qui le pousse jour après jour. Et c’est en remontant dans son enfance qu’on trouve pas mal d’explications aux obsessions que ses films traduisent. Aux quelques motifs qu’il y décline toujours de manière surprenante.

Pan's Labyrinth (Bande annonce)

L’ogre bibliophile

C’est enfant que Guillermo del Toro découvre le pouvoir des livres. Et de 8 à 17 ans, il lit quasiment deux bouquins par jour! "J’étais tombé amoureux de ça! J’ai épuisé toute la bibliothèque familiale avant d’avoir dix ans. J’ai lu une encyclopédie des arts, une encyclopédie de la médecine, ‘Oliver Twist’, ‘Le dernier des Mohicans’, ‘L’île au Trésor’, ‘Huckleberry Finn’, ‘Tom Sawyer’, ‘Moby Dick’… Je lisais, je lisais, je n’arrivais pas à m’arrêter!"

Résultat: c’est pour cette raison notamment qu’il y a toujours, ou presque, une histoire de livre dans ses scénarios. Il acquiesce: "Je suis bibliophile. Et je pense que les livres sont des talismans. Je crois que la seule magie que je connaisse est dans les livres. La vraie magie, celle qui vous transporte. Un film, je sais ce que c’est. Je comprends comment c’est fait: c’est un effort collectif, on a 130 personnes autour de soi pour travailler. C’est comme, disons, construire une grange. Mais le mystère d’un homme ou d’une femme et d’un stylo… Mary Shelley, à 19 ans, qui écrit un petit livre qui sera encore vivant des centaines d’années après sa mort, ça, c’est de la magie pure!"

The Strain ('La Lignée' - Bande annonce)

En 2009, lui aussi s’est mis à l’écriture. En duo avec Chuck Hogan, pour nous raconter, dans "La Lignée", une histoire de vampires et de contamination. Des thèmes classiques de l’horreur, mais bien sûr revus et corrigés à sa sauce. Alors, écrivain sur le tard? "J’écrivais quand j’étais enfant, reprend-il. Des histoires courtes, beaucoup même, mais pas très bien!" Pourquoi s’être tourné vers le cinéma, alors? "Terminer un film est une belle source de satisfaction. Mais vous avez toujours besoin des autres, et ça, c’est frustrant. Ou difficile: vous devez leur expliquer quoi faire. Quand j’avais 8 ou 9 ans, je filmais en Super 8, j’envoyais les espèces de cartouches à la pharmacie, le pharmacien les envoyait à Mexico, ensuite le film revenait, et puis vous projetiez ces images que vous aviez faites vous-mêmes." La préhistoire! Ou quasi. "Oui, aujourd’hui tout le monde a un iPhone, une caméra. Mais là, on parle du début des années 70. C’était magique de vivre ce moment, même si vous aviez besoin de l’implication d’autres gens."

The Devil's Backbone (Bande annonce)

L’enfant dans l’adulte

Quand "Pacific Rim" sort en 2013, la critique est partagée. Voilà Guillermo del Toro qui nous met en scène une histoire de robots géants pilotés par des duos d’humains, combattant des monstres surgis d’une autre dimension. Plaisir coupable pour certains, mais d’autres se disent que l’auteur, le conteur, est guetté par une Michael Bay-isation galopante!

Pacific Rim (Bande annonce)

Or, aujourd’hui encore, "Pacific Rim" est un de ses films préférés! "Je trouve qu’il dégage une sorte d’allégresse très pure, presque enfantine. J’ai essayé de faire quelque chose d’intelligemment stupide. Dans le sens où le point de départ est ridicule, mais la construction de cet univers est très méticuleusement détaillée. De tous mes ‘gros’ films, c’en est un que j’ai beaucoup aimé réaliser. Le personnage auquel je m’identifie le plus ou que j’aime le plus, c’est Mako Mori (l’une des pilotes en question et enfant adoptée, NDLR.). Ce personnage a des points communs avec d’autres, comme la fille dans ‘Cronos’ ou Sally (l’actrice Sally Hawkins, NDLR.) dans ‘The Shape of Water’."

The Shape of Water (Bande annonce)

Guillermo del Toro a des obsessions. Son chez lui californien ressemble autant à un cabinet de curiosités qu’à un musée. Un monde à l’abri dans le monde, une autre dimension. Ce concept-là, on le retrouve aussi dans ses films. "Quand j’étais enfant, j’explorais les égouts de ma ville (Guadalajara, NDLR.). J’y descendais une ou deux fois par semaine avec des amis, on s’équipait de lampes torches. Je me disais que peut-être, les créatures ayant disparu de l’ancien monde étaient venues vivre dans les égouts." Il rit. "Bien sûr, nous n’avons jamais rien trouvé, mais je pensais continuellement à ça."

"Nous sommes tous des outsiders, mais si nous nous mettons ensemble, si nous croyons en quelque chose, cette chose peut arriver."

De là à se dire qu’il continue à les chercher en réalisant ses films… "Oui! Mais nombre de mes films parlent de choses simples qui m’inquiétaient quand j’étais enfant et qui m’inquiètent toujours aujourd’hui. Pour moi, ‘Pacific Rim’, c’est l’idée que dans l’adulte, il y a un enfant. Que la peur de l’enfant contrôle l’adulte, que l’adulte qui a peur comme un enfant contrôle le robot. Et que deux adultes qui ne se font pas confiance doivent l’apprendre pour faire bouger un robot géant."

Les mêmes idées simples animent une histoire de fantômes comme "L’échine du diable" et "The shape of water". "Nous sommes tous des outsiders jusqu’à un certain point, mais si nous nous mettons ensemble, si nous croyons en quelque chose, cette chose peut arriver."

Dites, Monsieur del Toro, à propos, un monstre, en 2018, c’est quoi? Il répond du tac au tac: "Les politiciens! Le monstre a quelque chose qui fait peur. L’intention perverse, faire l’inverse de ce que votre fonction est supposée être, c’est effrayant. Je pense que les politiciens illustrent ça parfaitement!"


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