"Mustang" arrive dans nos salles

©Agora Films Sàrl

Ce film franco-turc a fait sensation à Cannes: il pose avec sensibilité et intelligence des questions fondamentales sur l’obscurantisme et sur la place de la femme dans la société.

Dans cette petite ville du nord de la Turquie, sur la Mer Noire, l’école est finie. Cinq jolies silhouettes, cinq sœurs brunes, élancées, et orphelines. Elles errent, en uniforme, sur le chemin de la maison, où les attendent de longues vacances communes; des vacances où l’on va aimer se perdre dans cette sororité faite de langueur, de longs cheveux, d’odeurs mêlées, et d’espoirs. Un jeu avec les garçons, où on fait semblant de se battre dans les vagues, va tout chambouler.

Une voisine les a vues. Elle a parlé à la grand-mère. Lorsque les sœurs rentrent chez elle, l’oncle monte sur ses grands chevaux. Les sexes des jeunes filles ne sont-ils pas entrés en contact avec les nuques des garçons, au moment où certaines montaient sur leurs épaules pour jouer à désarçonner les autres? Ces nuques phalliques sont-elles susceptibles d’avoir souillé durablement les belles? Les filles rient, les filles crient, mais on les emmène à l’hôpital. Seule la médecine pourra se prononcer et leur rendre un brin d’honneur. Mais quoi qu’il en soit, c’en est fini des rires, des chants, et de l’école: dans les semaines et les mois qui suivent, les barreaux pousseront aux fenêtres, et les mariages arrangés deviendront l’absolue priorité.

Les barres de fer qui entravent ces cinq sœurs sont surtout celles qui les empêchent de fréquenter l’école.

Dépersonnalisation

Comme le faisait "Timbuktu", "Mustang" nous montre des personnes – ici l’oncle Erol – qui appliquent la religion à la lettre mais qui en ont en grande partie perdu l’esprit. Sans doute le terme "tradition" serait-il plus approprié que "religion", dans un contexte où ce ne sont pas les vrais spécialistes du dogme qui appliquent la sentence, mais bien des êtres soumis à la peur de déplaire à la communauté, bien plus qu’à Dieu.

C’est bien la rumeur qui s’instaure ici en tant que règle morale. Seul compte le qu’en dira-t-on, qui se substitue à la valeur de la parole, ou même à la vérité. Exactement comme cela se passe dans un régime totalitaire, les jeunes filles vont être soumises à une dépersonnalisation en règle, qu’on leur présentera bien sûr comme le meilleur gage de leur épanouissement. Les plus âgées doivent être mariées au plus vite, les plus jeunes restant en sursis pour on ne sait combien de temps… Les coutumes archaïques vont les transformer, espère-t-on, en mères au foyer dociles, et garantes de la soumission des générations futures.

Mustang (Cannes 2015)

Dans un contexte turc, encore laïc selon la constitution, où le droit de vote des femmes remonte à 1936, on comprend que le film fasse du bruit. Surtout que depuis fin 2014 le nouveau président en place, Recep Tayyip Erdogan, a multiplié les piques réactionnaires. Partisan pour les femmes d’une "droiture morale", il n’a pas hésité à leur conseiller de ne plus rire trop fort en public. Avant de poursuivre en rappelant que la femme ne pouvait être considérée comme l’égale de l’homme, et en préconisant que le centre de sa vie soit la maternité. Autre vérité: en Turquie, 53% des femmes assassinées le sont par… leur mari, et 17% par un autre membre (mâle) de leur famille…

Malgré cet ancrage local par la force de son thème, "Mustang" dépasse de loin les frontières turques, grâce à l’universalité de son propos. La petite ville qui sert de décor ressemble à n’importe quelle autre petite ville, d’Europe, ou d’Amérique. Et la solution préconisée avec subtilité par ce film pointilliste est celle qui est la plus nécessaire partout: l’éducation. Car les barres de fer qui entravent ces cinq sœurs, presque jumelles malgré les différences d’âge, sont surtout celles qui les empêchent de fréquenter l’école. L’emprisonnement est aussi intellectuel qu’il est physique, et le but avoué est d’en faire des moutons par l’imbécillité.

Pour nous raconter cette histoire grave et lumineuse, des acteurs turcs de premier plan, comme Ayberk Pekcan (Oncle Erol), le rôle principal de la Palme d’Or 2014, "Winter Sleep". Aux commandes, une nouvelle venue: Deniz Gamze Ergüven. La jeune réalisatrice a trouvé le style idéal pour servir son film. Une caméra mouvante qui épouse à la perfection l’organisme tentaculaire et hypnotisant qu’est cette féminine fratrie. Quant à la musique, signée par le violoniste de Dirty Tree (et de Nick Cave) Warren Ellis, elle permet au film de trouver dans sa seconde partie le vrai souffle narratif qui permettra à chacun des personnages de rencontrer son destin. À commencer par Lale, la plus jeune sœur, qui nous sert de guide, et dont la voix intérieure nous projette dans une identification profonde et enivrante.

De Deniz Gamze Ergüven

Avec Günes Nezihe Sensoy, Doga Zeynep Doguslu, Tugba Sunguroglu, Elit Iscan, Ilayda Akdogan, Ayberk Pekcan, Nihal Koldas…

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