Narcisse à Hollywood

Le pathétique tournage que nous suivons pas à pas, orchestré par un mégalo proche de la débilité, a-t-il eu lieu? ©Warner Bros

Voici l’amusant récit d’un tournage - celui du film le plus nul de tous les temps. James Franco y ajoute le portrait glaçant d’un être obsédé par son image, mais sans la moindre conscience de sa juste place dans le monde.

Notre époque crée des monstres. Des ogres assoiffés d’images (de soi), des obsédés de leur propre réussite incontestée, des prêtres dont le culte est dédié à l’étalement obscène de son propre bonheur certifié – 1.000 milliards de photos à l’appui, sur la grande toile mondiale.

"The Disaster Artist"

De James Franco. Avec James Franco, Dave Franco, Seth Rogen, Ari Graynor,… Note: 4/5

Facebook n’est en fait qu’un outil d’autopromotion maladivement narcissique, Instagram nous rend (enfin) beaux et incontournables, Twitter se fait l’écho infini des bons mots des autres – que nous croyons faire nôtres en les propageant… Tels des enfants malheureux qui hurlent dans la nuit, nous réclamons des preuves d’amour, jusqu’à les créer nous-mêmes, grâce à des applications qui fonctionnent comme le miroir de la reine dans Blanche Neige: "Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est la plus belle du royaume (virtuel et mondialisé)?"

Quelques années avant que cette égomanie généralisée ne se répande comme la peste, au point que sociologues et psychologues y voient une menace pour notre santé mentale collective, il y eut quelques précurseurs, comme Tommy Wiseau, un "would be" acteur entre deux âges, homosexuel refoulé d’origine polonaise, qui fréquentait les cours d’art dramatique de San Francisco… Son but inconscient: la fabrication d’un mythe autour de sa propre personne. En découlera la fascinante création d’un film, nanar culte qui ne cesse de défrayer la chronique aux USA depuis sa sortie en 2003: "The Room". Au point que James Franco et son compère Seth Rogen aient acheté les droits du livre/confession rédigé par le co-acteur de cette boursouflure cinématographique, un mannequin presque oublié depuis, Greg Sestero.

Faut-il en rire? Ou en pleurer? Longtemps, le spectateur hésite entre la stupeur, l’esclaffement, l’indignation, et même le doute. Le pathétique tournage que nous suivons pas à pas, orchestré par un mégalo proche de la débilité, a-t-il sérieusement eu lieu? Le portrait est tellement appuyé qu’il frôle sans cesse la caricature. Mais sans jamais y sombrer, et c’est là la force incroyable du film (et de l’interprétation) de James Franco: son Tommy Wiseau devient peu à peu attachant.

Malgré un insupportable manque de savoir-vivre qui le pousse à déclamer du Shakespeare au restaurant lorsqu’un voisin de table se révèle producteur (en vue), ou sa manie d’interrompre son monde avec son improbable verbiage dépourvu de tout pronom, on ne peut qu’être sensible à une sorte de candeur, de soif de rêve, d’éternelle enfance. "The Disaster Artist" devient alors un véritable méta-movie (ces films qui parlent de cinéma). Et c’est d’ailleurs un grand classique du 7e art que de créer l’identification du spectateur en lui décrivant le parcours d’un être totalement dépourvu de talent, mais qui va tout faire pour gravir les échelons du rêve, au nom d’un art qui se dérobe.

The Disaster Artist - Bande Annonce Officielle (VOST) - James Franco

Star plutôt qu’acteur

Car Wiseau ne veut pas être acteur, il veut être star. Acteur, c’est un métier. Devenir star, c’est remplir un vide en soi. C’est un projet dont son propre corps est le centre. Un rêve où se mêlent réussite, image, argent, pouvoir… Le cinéma (à Hollywood principalement) offre tout cela. À la moitié du film, le spectateur se met à imaginer la suite obligatoire: une descente aux enfers, lorsque les impondérables liés au réel réveilleront le "héros" en sursaut. Mais – nouvelle trouvaille de James Franco – le film ne devient pas une relation acteur/réalisateur destructrice – du type Werner Herzog/Klaus Kinsky –, il invite plutôt à la contemplation d’un néant absolu, en parfaite adéquation avec la vacuité de Tommy Wiseau.

La modernité, en nous gavant d’un sirop fait à base de notre ego démultiplié, nous videra-t-elle bientôt de toute identité, en faisant de chacun de nous la star d’un jour?

Est-ce là ce que mérite l’époque? Comme dans un épisode de la formidable série américano-britannique "Black Mirror", "The Disaster Artist" nous invite à méditer sur les mérites et les méfaits de l’image, telle qu’elle nous englobe aujourd’hui, au risque de nous diluer. L’humain est-il soluble dans ses trop nombreux reflets? La modernité, en nous gavant d’un sirop fait à base de notre ego démultiplié, nous videra-t-elle bientôt de toute identité, en faisant de chacun de nous la star d’un jour?

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content