"La prison, c'est rien à côté de moi!"

  • Sortie de "Ni juge, ni soumise"
  • Portrait de la juge Anne Gruwez
  • Par deux ex de Strip-Tease
Anne Gruwez a reçu un prix d'interprétation au Festival du film de San Sebastian. ©EFE

"Ni juge, ni soumise" sort ce mercredi en salle. Deux des piliers de l’émission culte de la RTBF, Strip-Tease, dressent le portrait d’une juge vraiment pas comme les autres, Anne Gruwez.

Cela fait près de 25 ans qu’ils collaborent: Jean Libon comme fondateur de l’émission (avec Marco Lamensch), et Yves Hinant comme l’un de ses réalisateurs les plus réguliers, d’abord sur "Strip-tease", puis en parallèle sur "Tout ça ne nous rendra pas le Congo". Ils ne comptent plus les films qu’ils ont faits ensemble, oublient un peu les années, les festivals, les prix. Mais les spectateurs, eux, se souviennent. "Tiens ta droite" suivait un jeune néonazi en quête de lui-même… "Tiens-toi au Coran" nous présentait Jean-François Bastin, ce Belge converti qui prônait la sharia par parti politique interposé, dans les rues de Bruxelles dès 2003… Sans oublier "Le flic, la juge et l’assassin" (2008), qui nous entraînait déjà dans les rouages du système judiciaire belge, pour une véritable descente aux enfers au pays de la drogue et de la prostitution. Au fil des émissions, c’est la conscience de la Belgique qui s’est dessinée, avec un mélange inédit d’humour, de décalage, de cruauté, de tendresse.

Anne Gruwez, la juge d’instruction héroïne de "Ni juge, ni soumise", revient pour la troisième fois sous la caméra-scalpel du duo. Mais sans jamais que le côté autopsie ne se fasse sentir. L’école Strip-tease, c’est l’inverse du voyeurisme d’une certaine téléréalité: pas de scénario pour aiguiller le spectateur, pas de musique pour l’émouvoir, pas d’interview pour enfoncer le clou, pas de commentaire… Si le ton vous paraît glaçant, ou le regard ironique, c’est le sujet qui aura conditionné cette impression.  Et le temps que se sont donné les réalisateurs – ici trois ans et demi! – afin de laisser émerger une authenticité sidérante, au point qu’on espère parfois qu’il s’agisse d’une fiction.

Madame La Juge
Mais qui est Madame La Juge?

Mais qui est cette Anne Gruwez, qui passe ses dimanches à réveiller les "cold cases" du Royaume avec un rongeur domestique perché sur l’épaule? Et qui se rend à des exhumations de coupables potentiels avec ombrelle et deux CV? Cette juge d’instruction au profil de femme libérée semble jouir de beaucoup de respect parmi les prévenus qui ne s’y trompent pas: celle qui peut sembler fofolle au premier abord possède un don mal partagé par ses collègues, celui d’écouter. Et de se fier à un instinct qui lui indique le mensonge, ou la récidive potentielle. Pendant plus de trois ans, les réalisateurs l’ont accompagnée, principalement pendant les 20 à 25 jours par an où elle est de garde. Parfois il ne se passait rien. Parfois des inculpations tombaient et il fallait obtenir l’autorisation de filmer, comme celle de cette Domina S.M. qui explique par le menu comment ses clients préfèrent se faire humilier. Mais ce qui passionne le plus Madame la Juge, ce sont ces prostituées assassinées dans les années 90, et en mémoire desquelles elle demande souvent des compléments d’enquête. Car Madame la Juge a une certaine idée d’un principe galvaudé, mais qui lui tient à cœur: la justice pour tous.

 

Simplicité de la mise en place

Jean Libon, à gauche, et Yves Hinant. ©Pablo Kharroubi

"C’est comme raconter l’époque avec la plus petite intervention possible. L’histoire la plus simple peut paraître anodine mais, avec le passage du temps, ça prend une épaisseur, une profondeur", explique Yves Hinant. Lors de ses premières émissions pour Strip-tease, au début des années 90, des 13 minutes filmées en 4 ou 5 jours, Yves Hinant s’est rendu compte que poser des questions déforçait le film, car les gens se mettaient à vouloir répondre "correctement". Jean Libon renchérit: "Ils adoptent un discours en fonction de ce qu’ils connaissent de la télé, il y a une déformation, il faut "bien" répondre. Nous avons toujours fait le pari de la simplicité, et donc de l’intelligence du spectateur. Nous, les journalistes-réalisateurs, on ne donne pas les codes. On laisse la lecture ouverte. Et les téléspectateurs vont automatiquement mettre en route leur esprit critique."

Le résultat, une fois encore, est à la hauteur de l’effort. Le spectateur vit une plongée dans un ailleurs absolu en compagnie de cette femme étrange, excentrique, cette magistrate au parler vrai, qui semble sortie de l’imagination débridée d’un auteur de romans noirs. "La prison, c'est rien à côté de moi", l'entend-on ainsi dire. Le film ressemble à la vraie vie, avec ses contrastes impossibles à recréer en fiction. À la fois glaçant, sordide, plein d’un humour surréaliste. C’est, en plus, un suspense qui fonctionne, un état des lieux de la Belgique, et une réflexion sur notre humanité.

Caméraman de formation, Jean Libon a commencé à la RTBF au début des années 70, sur des émissions aujourd’hui mythiques comme "Faits divers". "À l’époque, les docus te disaient 3 fois ce qu’il fallait en penser. Par les images, par les interviews, et même par une voix off qui venait dire: ‘Bande de crétins, est-ce que vous avez bien compris?’ On a voulu prendre le contre-pied complet. Aujourd’hui, avec la téléréalité, ça a encore augmenté, c’est l’assommoir. Les gens à qui il reste un bout de cerveau ne regardent plus la télé. Par précaution."

Les gens à qui il reste un bout de cerveau ne regardent plus la télé. Par précaution.
Jean Libon
Caméraman

Préparer, et savoir jeter

©EFE

Yves Hinant, lui, est journaliste. Dès les études, il sait qu’un jour il postulera pour rejoindre l’équipe, ce qu’il fait début des années 90. Aujourd’hui, il se réjouit de voir que le concept passe si bien les frontières. "Le film est très bien accueilli dans les festivals à l’étranger, où les gens n’ont pourtant jamais entendu parler de Strip-tease. On nous demande si c’est de la fiction ou du docu la juge a même reçu une mention spéciale d’interprétation à San Sebastian!" La preuve que plus la mise en place est simple, mieux ça marche. Strip-tease, c’est une caméra mobile, et un son mobile. Point à la ligne. "Mais il faut que le caméraman regarde dans le viseur, ajoute Libon. Qu’il soit attentif à l’autre, suive le regard, ce qui se dit. C’est ça qui est en train de disparaître: le degré d’attention à l’autre."

Le vrai secret de ce genre d’approche, c’est le temps octroyé au projet. Se donner le luxe de ne pas bouger, à une époque où tout est devenu fébrile, et donc éphémère. Passer beaucoup de temps avec les gens. Se faire discret jusqu’à disparaître. Ne jamais demander aux gens de recommencer quoi que ce soit. Jean Libon nous confie ses deux secrets: la préparation, et savoir jeter. "Dans la vie, les choses ne se produisent qu’une seule fois. Donc le travail de préparation est assez lourd. Il faut absolument être là au bon moment. Provoquer la chance par le travail. Repérer. Il faut aussi avoir la liberté de jeter tout ce qu’on a fait quand on rencontre quelque chose de plus intéressant. Les gens n’osent plus jeter. Des sujets entiers sont tombés dans les poubelles de Strip-tease. Bien, mais pas assez bien. Pour faire une bonne émission de télé, il faut que ta poubelle soit bien pleine. Ce qui peut être difficile à faire comprendre à la hiérarchie, à une heure où tout doit être rentable."

NI JUGE, NI SOUMISE - BANDE-ANNONCE OFFICIELLE


Ce qui frappe le spectateur dans "Ni juge, ni soumise", c’est la crudité de certaines images, de certaines situations. Photos des cadavres des victimes, exhumation de corps, interrogatoires aussi surréalistes que terribles: rien du réel ne nous est épargné. Mais c’est par là qu’on entre de plain pied dans la vérité. Pour les réalisateurs, le problème des autorisations est un faux problème. Il faut dépasser cette autocensure qui dit: "on n’y arrivera pas". Il faut insister. Faire preuve de patience. Attendre que le responsable change. Casting, témérité, patience, simplicité… Et si la recette Strip-tease était au fond indémodable?

"Ni juge, ni soumise", sortie le 21 février.


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