"Nomadland", une ode à la liberté

Linda May et Frances McDormand dans "Nomadland". ©20th Century Studios

Couronné par trois Oscars et le Lion d’or, le "Nomadland" de Chloé Zhao, qui dresse le puissant portrait d’une femme en marge, débarque enfin au grand écran en Belgique.

Toute la journée, Fern cavale dans le gigantesque entrepôt glacial d’Amazon, à rassembler le contenu des colis qui partiront chez les braves gens. La nuit, elle dort sur des parkings de station-service, dans son vieux van blanchâtre. Parfois, elle rejoint une collègue sous les néons, dans une sorte de cantine mise à la disposition des travailleurs. On partage un café. On se coupe les cheveux. On échange un sourire. Et le lendemain ça reprend. Avec les shifts, on ne sait plus quel jour on est, ni s’il fait encore jour. Mais voilà que Fern entend parler d’un lieu unique.

Dans un bout de désert, là-bas en Arizona, il existerait une communauté de ces "nouveaux nomades" mis sur les routes par la grande crise de 2008. Là, on se serre les coudes, on s’échange les bons coins, on s’apprend comment vivre en marge sans trop user le corps. Fern trace la route. Sur place, elle fait la connaissance de Swankie, 76 ans, qui se prépare à rallier l’Alaska, l’endroit où elle a été la plus heureuse de toute sa vie. Il y a aussi Dave, la cinquantaine, qui aimerait bien faire un peu plus connaissance. Mais malgré son ironie et son intelligence acérée, Fern reste inaccessible, même à elle-même. Elle semble porter un poids terrible. Le veuvage bien sûr. Et tout ce qui la relie encore à l’humanité…

Un film qui a fait l’unanimité, ayant accumulé dans les festivals à travers le monde plus de 50 prix, dont le Lion d’or à Venise et trois Oscars.

"La mélancolie, c’est le bonheur d’être triste", disait Victor Hugo. Voici donc un splendide film mélancolique. Un film qui a fait l’unanimité, ayant accumulé dans les festivals à travers le monde plus de 50 prix, dont le Lion d’or à Venise, et trois Oscars, celui du meilleur film, de la meilleure actrice à Frances McDormand (pour la 3e fois de sa carrière après "Fargo" et "Three Billboards…") et de la meilleure réalisation à Chloé Zhao. Cette jeune Chinoise ayant étudié à Londres puis aux États-Unis n’est pas la dernière pour critiquer publiquement son pays. Son film précédent avait déjà attiré l’attention: le très beau mais un peu austère "The Rider" suivait les tribulations d’un jeune adepte du rodéo, en mode existentiel.

Faux rythmes, vrais gens

Ici, elle s’intéresse aux laissés-pour-compte de l’Amérique, pour mieux nous dire que la liberté a un prix. Laissés-pour-compte volontaires pour la plupart: s’ils ont pris la route, c’est pour mieux échapper à un quotidien aliénant, à ce capitalisme mortifère qui ne reconnaît que la réussite matérielle et l’amoncellement des biens. Quand tout ce que vous possédez doit entrer dans deux mètres cubes, ça donne une autre perspective. Comme en témoigne l’inoubliable rencontre avec Swankie (et son bonnet). Pour augmenter la crédibilité du voyage, Zhao a confié la majorité des rôles secondaires à de vrais nomades. Swankie, toujours bon pied bon œil – mais pour combien de temps? – qui fait le nettoyage par le vide en vendant ou donnant tout ce qu’elle possède, pour se rapprocher de son but, l’Alaska, ultime frontière s’il en est.

On préfère lorsque le film explore les non-dits, les fausses pistes et les rencontres improbables, que lorsqu’il se livre à l’expression des bons sentiments.

Avec son rythme lent, le film glisse volontairement sur le réel, pour mieux nous entraîner dans une contemplation poétique des choses. Par moments cette recherche formelle se fait un peu systématique: plans de route, musique, solitude, beauté… Comme si les symboles à eux seuls nous rapprochaient obligatoirement de Fern. On préfère les moments plus simples, où elle revient dans la ville abandonnée où elle a vécu avec son défunt mari, jusqu’à visiter son ancienne maison, en mode: y a-t-il un sens à tout cela?

Bande-annonce "Nomadland"

De même, on préfère lorsque le film explore les non-dits, les fausses pistes et les rencontres improbables, que lorsqu’il se livre à l’expression des bons sentiments ("dans la vie, il n’y a jamais d’adieux définitifs"…). Reste un morceau de cinéma courageux, atypique, envoûtant, qui nous renvoie à une autre vision des choses, loin de nos carcans, de nos a priori et des limites absurdes de notre confort bourgeois. Et ça, c’est déjà beaucoup.

Drame

"Nomadland"

De Chloé Zhao

Avec Frances McDormand, David Strathairn, Gay DeForest…

Note de L'Echo: 4/5

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