"On ne s'en laisse plus conter. On écoute ce qu'on ressent." (Adèle Haenel et Noémie Merlant)

En l’an de grâce 1770, voici deux femmes (Adèle Haenel, à gauche, et Noémie Merlant) qui font valser les conventions. ©RV DOC

Tant de beauté dans chaque scène, geste, et regard, au cinéma, c’est rarissime. Prix du scénario à Cannes, le film de Céline Sciamma est un hymne féminin à l’amour et à l’art. Explications avec ses magnifiques actrices.

Il se chuchotait à Cannes que ce film pourrait rafler la Palme d’Or ou le prix de la mise en scène. Il aura obtenu le prix du scénario! Or, tout est mise en scène et interprétation dans cette œuvre qui conte la rencontre d’une jeune aristocrate désargentée (prête-à-marier à un noble italien) avec une peintre de son âge qui doit réaliser son portrait. La première se refuse au mariage comme au portrait, la seconde doit remplir sa mission au mieux. L’une comme l’autre vont envoyer valser les conventions, de l’amour comme de l’art. Et tout cela, en 1770! Juste avant que ne s’éteigne le siècle des Lumières. Ce film de femmes illustre à merveille ce qu’est le "female gaze" au cinéma aujourd’hui.

Bien plus qu’une histoire d’amour entre deux jeunes filles en costumes d’époque, Quel autre trésor ce "Portrait de la jeune fille en feu" renferme-t-il?  

Adèle Haenel: La croyance dans l’amour et l’égalité des relations, dans ce que cela amène dans nos vies.

"Portrait de la jeune fille en feu"

Note : 3/5

De Céline Sciamma. Avec Adèle Haenel, Noémie Merlant, Valeria Golino,…

Noémie Merlant: L’histoire d’amour qu’elles ont vécue, ça les a élargies. Au-delà d’une histoire d’amour, ce film dépeint une histoire de collaboratrices. Et montre comment elles osent vivre un moment.

Noémie, vous interprétez une jeune peintre, très libre. N’est-elle pas, d’une certaine façon, le double de la réalisatrice Céline Sciamma?  

N. M.: Le regard de Céline sur moi a nourri mon interprétation, oui. Et le rapport est clair entre la réalisatrice et son actrice et la peintre – que je joue – et son modèle – que joue Adèle –, il y a un regard horizontal entre les différents sujets. De cette façon, chacune peut s’exprimer. Au final, mon personnage n’est pas complètement libre mais curieux et volontaire. Grâce à Héloïse, le rôle d’Adèle, je trouve ma liberté et ma peinture.

Le film dépeint bien la condition des femmes en 1770. Que pourrait-on leur envier?  

A. H.: Le côté insulaire. Le fait de s’affranchir de l’ordre du monde qui ne permet pas ce genre d’amour entre femmes. Mais ce n’est pas lié à l’époque. Et puis, l’aspect transclasse et le dialogue entre classes sociales qui est inédit. Le fait aussi qu’elles vont s’autoriser à vivre, ce qui est une nouveauté pour chacune.

"Portrait de la jeune fille en feu"

À quel moment, vos personnages cessent-ils de se détailler?  

A. H.: Héloïse détaille Marianne mais moins clairement que l’inverse parce que, officiellement, sa position est d’être regardée. Elle est juste une "chose" que l’on regarde, qui n’a pas d’yeux. Dans le silence, l’inactivité, la passivité, il y a une façon beaucoup plus globale de considérer la personne qui lui fait face.

"On pourrait leur envier le fait de s’affranchir de l’ordre du monde qui ne permet pas ce genre d’amour entre femmes."
Adèle Haenel
Actrice

N. M.: Je pense qu’elles ne cessent jamais de se regarder tout au long du film. C’est cela, l’amour, découvrir toujours de nouvelles choses chez l’autre.

Quelles étaient les contraintes du tournage? Les costumes?  

N. M.: Les costumes peuvent paraître contraignants mais c’est par eux que nous trouvons nos gestes. Comme le texte, c’est très écrit mais au final, c’est un vrai outil.

Le "female gaze" parcourt le film. Comment comprenez-vous cette expression?

A. H.: Le "female gaze" est la conscience du "male gaze". C’est quelque chose qui s’est créé autour d’un regard assez "chosifiant". Et qui prend la femme en tant que sujet en lui rendant toutes ses ambiguïtés de sujet. Le "female gaze" vient souligner les grosses lacunes de cette prétendue universalité du regard masculin.

N. M.: Le "male gaze", le regard masculin, "objetise" un peu trop souvent la femme.

A. H.: Dans le "female gaze", il y a quelque chose de plus égalitaire. Je pense que le respect, c’est un peu à double tranchant. Il y a un côté "je respecte ce que je ne comprends pas". L’estime, c’est mieux que le respect.

Ce film correspond-il à un nouveau palier dans votre carrière?

A. H.: Je suis dans une dynamique d’ascension lente. En tout cas, de chemin constant. Ce film est particulièrement important. C’est l’aboutissement d’une ambition artistique.

N. M.: Cela me donne une nouvelle impulsion. Et une nouvelle manière d’appréhender le métier. Ce film m’aide à avoir un regard plus clair sur le cinéma.

A. H.: Il y a un truc qui est ultra-politique dans ce film. On apprend beaucoup en tant qu’actrice à s’en remettre à un réalisateur et à renoncer à se faire confiance pour faire confiance à quelqu’un d’autre. Et en fait, ce film replante notre intuition. Il remet cela en estime.

N. M.: Ce film m’incite à davantage me faire confiance.

A. H.: Alors, forcément, cela change notre rapport avec le metteur en scène. On ne s’en laisse plus conter. On écoute ce qu’on ressent.

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