"Parasite" marque un tournant dans l'histoire des Oscars

"Parasite" du Sud-Coréen Bong Joon-ho est le premier film en langue étrangère à obtenir l'Oscar du meilleur film. ©AFP

"Parasite" du Sud-Coréen Bong Joon-ho est le premier long-métrage en langue étrangère à obtenir l’Oscar du "meilleur film". Ouverture officielle à la diversité, ou "heureux hasard" dû à un film hors normes?

Stupeur et étonnement – en plus des cris de joie – ce dimanche soir dans la salle du Dolby Theatre de Los Angeles, lorsque "Parasite", déjà récompensé pour le scénario, la réalisation, et en tant que film en langue étrangère, venait coiffer tout le monde sur le poteau, pour décrocher la statuette suprême, celle du meilleur film.  

On aurait pu s’attendre à un subtil panachage où des légendes comme Martin Scorsese ou Quentin Tarantino recevraient leur dû. Mais rappelons que les Oscars sont le fruit du vote des milliers de membres de l’Académie et qu’il s’agit donc, pour chaque prix, du plébiscite majoritaire de professionnels – actifs ou retraités. C’est donc bien la profession qui a tenu à distinguer le film de Bong Joon-ho, déjà généreusement récompensé par ailleurs.

L'Amérique découvre l'Autre?

Mais que nous disent ces quatre Oscars majeurs? Qu’Hollywood, et les Oscars en particulier, ne savent plus trop sur quel pied danser. Cela pose même la question du champ d’action des Oscars, qui sont officiellement ouverts à tous les films sortis aux Etats-Unis l’année précédente – alors que le système des Césars stipule que le film doit être "d’initiative française". Mais, dans ce cas, pourquoi les films anglophones sont-ils si présents? Le système considère-t-il implicitement que, sauf rares exceptions, les films tournés en anglais sont systématiquement meilleurs (alors qu’une récente étude prouve que des castings plus ouverts à la diversité attirent plus de monde)? De temps en temps seulement, un film en langue étrangère vient se glisser dans les nominations, venant contredire une habitude tacite et tenace. Il est même arrivé que ce film rafle la mise: "Roma" (meilleur film en langue étrangère, meilleur réalisateur, meilleure photo – et 7 autres nominations).

On peut voir dans ces Oscars un prolongement du propos "révolutionnaire" de "Parasite": une famille de parias qui prend le contrôle d’une famille aisée, blasée et méprisante. Avant de rencontrer ses propres limites…

Au cours de l’histoire, les nominations d’artistes étrangers pour des films non anglophones furent rares. On se souvient d’Isabelle Adjani, pressentie deux fois ("L’histoire d’Adèle H." et "Camille Claudel"), de Penelope Cruz pour "Volver", et plus récemment de Marion Cotillard pour… un film belge ("Deux jours une nuit"), voire d’Isabelle Huppert ("Elle"). La seule à l’avoir effectivement décroché fut Sofia Loren pour "La ciociara" en 1962. Idem pour Roberto Benigni et "La vita è bella". Pour la statuette suprême, c’est encore plus rare: "The artist" - mais le film était muet et constituait un hommage géant à Hollywood. Et "Slumdog Millionnaire", où certains dialogues étaient en anglais…

La victoire des petits 

Pluie de prix pour film de genre
Pluie de prix pour film de genre 

Sur le papier, "Parasite" est un film de genre, signé par un réalisateur coréen connu pour ses films de monstres ("The Host") ou de serial killer ("Memories of Murder"). C’était déjà une demi surprise de le voir en sélection officielle à Cannes. Une surprise plus grande encore de le voir gagner la Palme d’or, et à l’unanimité.

Re-surprise quand le film triomphe en salles: plus de 1,7 millions de spectateurs en salles en France: du jamais vu pour un film présenté majoritairement en version sous-titrée…  Et plus de 10 millions de tickets vendus en Corée. Le film avait encore bien des honneurs à collecter: un Golden Globe (sur 2 nominations), 2 BAFTA (sur 4), et 4 Oscars (sur 6 nominations). Il ne lui manque plus que le César – réponse ce 28 février.

C’est dire que cette victoire marque un tournant : c’est celle des "petits" contre les gros, et des indépendants contre les surpuissants studios. Et c’est là précisément l’enjeu du film – et on peut voir dans ces Oscars un prolongement du propos "révolutionnaire" de "Parasite": une famille de parias qui prend le contrôle d’une famille aisée, blasée et méprisante. Avant de rencontrer ses propres limites…

Le discours de Joaquin Phoenix allait un peu dans le même sens, en plus feel good et très politiquement correct. Loin du côté désabusé et cynique de son personnage du Joker, il a appelé à un "no stigma" généralisé. Quant à l’acteur d’origine maori (et ashkénaze) Taika Waititi ("Jojo Rabbit"), il a dédié son prix du scénario adapté à tous les enfants indigènes à travers le monde, les exhortant à chercher, et trouver, des moyens d’expression.

Le mot de la fin est bien sûr revenu à Bong Joon-ho. Il a tenu à saluer Scorsese, au premier rang, dont il étudiait les films pendant ses études. Et Tarantino, qui mentionnait si souvent ses films dans sa top list – alors que Bong Joon-ho n’était qu’un illustre inconnu aux Etats-Unis.

Notons qu’après 5 mois d’exploitation " Parasite " était encore présent à l’affiche en Belgique, totalisant plus de 110 000 entrées. Fort de ses 4 Oscars, il s’apprête à ressortir un peu partout.

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