"Philadelphia" a fait changer le regard sur les malades du sida

©Collection Christophel

Les films qui ont marqué l'Histoire | Le cinéma peut-il (durablement) changer le monde? Les avis sont partagés. "Z" a-t-il fait tomber le régime des colonels? "Mash" a-t-il hâté la fin de la guerre du Viêt Nam? Des malades du sida ont-ils été indirectement sauvés grâce à "Philadelphia"? La réponse est oui.

Les films qui "comptent" n’arrivent pas toujours à un moment de basculement bien défini, qui permet de quantifier avec une précision scientifique leur impact sur nos vies, ou sur notre vision des choses. Mais il y a souvent un avant et un après.

En témoigne "Danse avec les loups": il aura fallu quelques décennies pour que les Amérindiens passent du statut de peuples sanguinaires avides de scalps (oh, les vilains Sioux!) à celui de victimes d’un holocauste ayant anéanti cyniquement d’innombrables peuples premiers. Kevin Costner, star mondiale, considéré par beaucoup comme le prototype de l’Américain tout à fait moyen, aura finalement posé en 1990 – et avec 7 Oscars – un jalon dont on ne mesure la portée qu’avec le recul.

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Il est un autre film des années 90 dont l’impact fut radical. En ce temps-là, l’Amérique triomphante ne voulait surtout pas savoir qu’elle était composée, parmi tant d’autres choses, d’homosexuels. Elle avait déjà eu bien du mal à se convaincre qu’elle était faite en si grande quantité d’Afro-Américains. À présent on lui demandait de prendre en considération non seulement une autre minorité, une autre communauté, mais également le fléau qui s’apprêtait à la frapper, avant de s’attaquer potentiellement au continent, et au monde entier.

On était entré de plain-pied dans les années sida. Horrifiée, stupéfaite, l’opinion publique américaine réclamait que les victimes de la maladie soient placées en quarantaine. Une grande partie de l’Eglise catholique invoquait la volonté divine dans cette peste qui frappait ceux qui l’avaient bien mérité. Les professionnels de la santé pouvaient invoquer leur religion pour ne pas apporter de soins aux malades. C’était un monde de peur, de stigmatisation, de chasse aux sorcières. Et puis il y eut "Philadelphia".

Tom Hanks, et il l’est resté, incarnait alors l’Amérique progressiste, intelligente, bien pensante, et… hétérosexuelle.

Tom Hanks, et il l’est resté, incarnait alors l’Amérique progressiste, intelligente, bien pensante, et… hétérosexuelle. Star de comédies emblématiques des années 80 ("Splash", "Big"…), il sortait à peine du succès de "Sleepless in Seattle". Rien ne l’obligeait à incarner un avocat homosexuel et malade. Mais c’est ce qu’il fit. Pas seulement homosexuel, mais blanc, upper class, sympathique, pas toxico ni noir. Le noir, dans "Philadelphia", c’est l’autre avocat (Denzel Washington), a priori homophobe, et qui va pourtant accepter d’attaquer l’ancien employeur pour licenciement abusif.

À la réalisation, un autre pilier d’Hollywood: Jonathan Demme, tout auréolé du "Silence des Agneaux" un an plus tôt. C’est lui qui va donner au film un ton efficace, un rythme, une couleur qui évite tout effet larmoyant, et qui prend le spectateur par la main pour lui raconter que le sida n’est pas une fatalité frappant de vilains parias qui l’ont bien cherché, mais des citoyens "comme vous et moi". Lorsque Andrew arrive au tribunal avec les sarcomes faciaux qu’il ne peut plus cacher, l’Amérique s’émeut. Résultat: plus de 200 millions de dollars au box-office. Plus rien ne sera plus pareil.

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Un pas de géant pour la cause

Les "dépositaires" du mouvement LGBT ne se réjouissent pas tous pour autant. Larry Kramer, à la tête de Act Up USA, dénonce dans son article "Why I Hated Philadelphia" un film qui ne montre en rien la vraie vie des gays, faisant notamment l’impasse sur les scènes de sexe. Mais la plupart des malades du sida voient là un moyen colossal de faire évoluer la cause: les avancées médicales, l’aide apportée à la recherche, et la perception qu’on a d’eux dans le grand public.

En quelques mois, on passe du stade "on les verrait volontiers disparaître" à celui d’un début de compassion.

En quelques mois, on passe du stade "on les verrait volontiers disparaître" à celui d’un début de compassion. L’année suivante, plusieurs Oscars viennent enfoncer le clou: celui de Tom Hanks en meilleur acteur, et celui de Bruce Springsteen pour la chanson "The Streets of Philadelphia".

D’autres films ont pu jouer un rôle primordial dans le sens d’un changement de perception d’un enjeu majeur par le grand public. On pense au changement climatique ("The Day After Tomorrow" avec Dennis Quaid et le tout jeune Jake Gyllenhaal), "Malcolm X" de Spike Lee (la discrimination), ou beaucoup plus près de chez nous "Rosetta" des frères Dardenne, qui provoqua le plan du même nom, créé dans l’urgence pour donner un meilleur régime à un élément primordial dans la vie de chacun: le premier emploi.

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