interview

Philippe Reynaert "Les Belges ne doivent pas faire plus de films, mais mieux les financer"

©JP Malherbe

Interview de Philippe Reynaert, directeur général de Wallimage.

Tapis rouge pour lunettes blanches. Philippe Reynaert, patron de Wallimage, entamera demain son traditionnel périple cannois. Il viendra à la fois soutenir les 4 films cofinancés par Wallimage présentés au Festival et "vendre" le fonds wallon d’investissement dans le cinéma qui fête ses 15 ans en 2016.

Vous venez de publier "Par ailleurs, le cinéma est une industrie", livre inspiré d’une citation d’André Malraux où vous revenez sur l’origine de Wallimage. Cela résume bien votre personnage.

Lorsque j’ai pris la direction de Wallimage, j’avais derrière moi un passé de publicitaire puisque j’ai été l’adjoint de Philippe Delusinne alors patron de Youg & Rubicam, ce qui pouvait me rendre suspect. En même temps, j’étais connu pour avoir pris la direction du magazine "Visions" et présenté le Ciné-club de minuit à la RTBF. Ce cocktail – gestion de budgets pub et cinéphilie – m’a bien aidé quand il a fallu lancer Wallimage.

"Il n’y a pas, d’un côté, le bon cinéma d’auteur et de l’autre, le mauvais cinéma commercial."

Dans quel sens?

Comme journaliste, je connaissais bien le milieu des producteurs français. J’ai donc joué les VRP auprès d’eux. Je suis tombé par hasard sur celui d’Olivier Marchal, un ancien flic qui tentait de boucler le financement de son premier film: "Gangsters". Comme notre règlement veut que chaque euro investi dans une production soit réinvesti en Wallonie, les scènes de commissariat de ce film qui se déroule à Paris ont été tournées dans l’ancienne université de Liège. Ce fut le premier film cofinancé par Wallimage, soit près de 350.000 euros pour 580.000 de dépenses.

Soit un return de 165%, ce qui est relativement faible. Où en est-on aujourd’hui?

On fait nettement mieux. Selon des chiffres audités par EY, entre 2009 et 2013, le return est de plus de 400%. En quinze ans, Wallimage a investi 60,6 millions d’euros dans 282 productions dont 217 longs métrages. Ceux-ci ont généré 160 millions de dépenses dans le secteur audiovisuel wallon.

©MEDIAFIN

Wallimage semble avant tout être un outil destiné aux producteurs français…
Non. 51% des projets soutenus émanent de producteurs ou de réalisateurs belges. Au total, nous avons aidé 73 maisons de production belges. Le but de Wallimage est avant tout de faire vivre notre industrie audiovisuelle: comédiens, techniciens… Et puis, hormis le cas très particulier des Flamands dont le public est surtout local, les producteurs belges francophones n’ont pas d’autres choix que de monter des coproductions avec l’étranger; la France est un allié naturel.

Wallimage, c’est 6 millions d’argent public par an pour les producteurs. Avec quel impact pour le budget régional?

Positif, car chaque euro attribué génère 1,30 euro en impôt et taxes. Wallimage crée de l’activité économique en Wallonie, des emplois et a permis la naissance d’une multitude de sociétés dans le secteur audiovisuel. C’est ce qui a poussé la Région à créer en 2008 Wallimage Entreprises qui investit dans des sociétés actives dans le secteur.

Le top des entrées des films soutenus par Wallimage compte beaucoup de films très commerciaux. Comme cinéphile, cela ne vous dérange pas?
Ce qui compte, ce sont les retombées pour notre industrie audiovisuelle. Dans l’histoire du cinéma des grands courants, comme l’expressionnisme allemand ou la nouvelle vague, ont pu se développer car il y avait une industrie derrière.

Il faut arrêter d’avoir une vision dichotomique avec d’un côté, le bon cinéma d’auteur et, de l’autre, le mauvais cinéma commercial. À titre personnel, j’adore Rohmer, mais je suis aussi fan de Star Wars!

©doc

Le cinéma belge francophone ne trouve pas son public. En 2015, le dernier Jaco Van Dormael a fait, à lui seul, plus de 80% des entrées. N’est-ce pas décevant?
Effectivement, il sauve les meubles. "Les chevaliers blancs", de Joachim Lafosse, et "Les premiers, les derniers", de Bouli Lanners, sortis cette année ne dépassent pas les 10.000 entrées en Belgique. En Flandre, "Achter de wolken", film pas très vendeur a priori, a dépassé les 100.000 entrées. Il y a un problème de fierté et d’identification en Wallonie qui est concurrencée par la France avec 250 films par an. On paie le mille-feuilles institutionnel belge qui fait que la Wallonie n’a officiellement pas de culture. Pour moi, il faudrait un ministre wallon de la Culture.

Pourtant, avec le Tax shelter qui cartonne et Wallimage, il y a de l’argent…
Oui, et d’ailleurs je fais passer ce message aux producteurs: il y a plus d’argent, certes, mais par pitié ne faites pas plus de films, financez les mieux, par exemple en engageant, comme cela se fait aux Etats-Unis, plusieurs scénaristes, des dialoguistes, etc.

Depuis cette année, Bruxelles a son fonds audiovisuel, Screen Brussels. C’est une concurrence pour Wallimage?
Je trouve que le système précédent, avec la ligne mixte Wallimage-Bruxellimage financée par les deux Régions, était plus simple pour les producteurs. Mais lorsque la Flandre a créé il y a trois ans son fonds, je savais que Bruxelles ferait de même. Cela s’est accéléré avec la réforme de l’Etat qui a refinancé Bruxelles. C’est donc une nouvelle concurrence, mais la Wallonie offre une richesse de décors plus large que Bruxelles. Et puis, l’argent que nous injections dans la ligne mixte (1,5 million) nous revient. Au total, il y a 2 millions de plus dans le circuit. C’est donc tout profit pour les producteurs.

Autre problème: l’augmentation du crédit d’impôt en France.
Ce crédit d’impôt français, très protectionniste, ne va pas tenir longtemps car il coûte très cher à l’Etat. Il est intéressant pour les petites et moyennes boîtes, moins pour les grands producteurs. Mais nous ne restons pas les bras croisés. Nous avons choisi d’attaquer d’autres marchés: l’Angleterre, l’Irlande et le Canada, à la fois pour des questions culturelles, de langues et de proximité. À Cannes, nous allons ainsi organiser des déjeuners de travail avec des producteurs canadiens et wallons afin de monter des coproductions sur la base de projets concrets.

©BELGA

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