Pourquoi James Bond n'a jamais été tourné à Bruxelles?

©Sony

Depuis 53 ans, James Bond ne cesse de parcourir la planète. De Prague en passant par les Bahamas, le lac de Côme et Venise, la saga remplit largement son quota d’exotisme. Mais l’agent 007 continue de snober Bruxelles, ce nid d’espions.

Depuis 1962, James Bond a défoncé toutes les portes, du Monténégro à Hong-Kong, éliminé un tueur à gages au-dessus de Mexico City, fait trois passages à Venise et mis dans son lit toutes les femmes de Rio à Moscou. Smoking, yeux perçants, carrure d’armoire à glace et visage taillé à la serpe, Bond est une force de la nature qui ne s’embarrasse pas de scrupules. Déjà 24 films à son actif, et autant de points du suture. Déjà 53 ans de carrière cinématographique, et autant de filatures, de guets-apens, de missions à l’étranger. Quelles aventures n’a-t-il pas déjà vécues? Celle de Bruxelles, paradoxalement.

3 fois à Venise. Le héros tout-terrain a vu Venise dans "Bons baisers de de Russie", "Opération Tonnerre", "Casino Royale". ©Photo News

Siège de l’Otan, de l’Union européenne et de nombreuses institutions, la capitale belge est pourtant une cible de choix des services secrets étrangers. Avec 5.000 diplomates accrédités, 15.000 lobbyistes et à peu près 2.000 journalistes étrangers, "Bruxelles est l’une des plus grandes, sinon la plus grande des capitales de l’espionnage", affirmait il y a peu Alain Winants, l’ancien secrétaire général de la Sûreté de l’État. Et par l’intensité, la ville continue de vivre "au rythme de la Guerre froide". Au siège de l’Otan, installé en 1966, sont venus s’ajouter 288 représentations diplomatiques, les QG des trois institutions de l’UE et d’innombrables agences internationales, comme Swift et l’Union de l’Europe occidentale (UEO). Sans compter des centaines d’ONG internationales, de cabinets d’avocats et d’organes de gestion. Mais l’agent mythique de la Couronne britannique, lui, n’y a jamais mis les pieds.

"Bruxelles est une des plus grandes, sinon la plus grande des capitales de l’espionnage."
Alain Winants, ex-secrétaire général de la Sûreté de l’état

Pas assez chic, Bruxelles, pour servir de toile de fond à ses exploits? "C’est le scénario qui détermine les lieux de tournage. Et jusqu’à présent, il ne s’est jamais présenté", tranche d’emblée Noël Magis, directeur de Bruxellimage, le fonds régional de soutien à la production cinématographique. Pourtant, la capitale regorge d’intrigues. Rien qu’au cœur de l’Europe, les ressorts narratifs ne manquent pas. Dès 2009, Javier Solana, ex-chef diplomate de l’UE réputé pour son franc-parler, avait brisé le tabou entre alliés. "J’ai été espionné pendant des mois", lâchait-il au détour d’une interview à "El Pais", en pointant du doigt les cyberespions d’outre-Atlantique. Les services israéliens, eux, ont été mis en cause dès 2003, avec l’affaire des micros télécommandés posés dans le saint des saints du pouvoir de l’UE: les bureaux de la France, de l’Allemagne, du Royaume-Uni, de l’Italie, de l’Espagne et de l’Autriche au bâtiment Justus-Lipsius, siège du Conseil européen et de sommets réguliers. Pire. À l’été 2011, en pleine crise de l’euro, des pirates n’ont eu besoin que de 14 minutes pour franchir toutes les défenses du Justus-Lipsius et lire les courriels du président du Conseil, Herman Van Rompuy. Ils furent finalement localisés "au sud-est de l’Asie".

Pudeur visuelle

Floutée, maquillée, Bruxelles a l’habitude de se faire passer pour une autre.

De quoi noircir des dizaines de pages de script. Sauf que, derrière la caméra, l’exercice s’avère plus périlleux. En effet, certains lieux bruxellois ont une image très contrôlée. Comme celle du Parlement européen. Impossible de faire apparaître le bâtiment en arrière-plan dans un long-métrage ou un documentaire, sans l’autorisation de son président. La Grand-Place, quant à elle, est répertoriée sur la liste du patrimoine de l’Unesco. Du coup, elle ne peut être privatisée pour les besoins d’un tournage. Même partiel.

Octopussy. ©Photo12

"Visuellement, on ne peut rivaliser avec Paris ou Rome. Bruxelles reste une ville modeste, sans bâtiment symbolique, sans plus value esthétique, architecturalement éclatée, estime André Logie, patron de Panache Productions ("Le Concert", "Populaire", "Casse-tête chinois"…). Nous n’avons pas de Tour Eiffel, ni de Colisée. Or on imagine mal une course poursuite d’espions sur les boules de l’Atomium."

D’autres part, malgré son arsenal d’outils fiscaux, Bruxelles n’est pas programmée pour accueillir les superproductions américaines. "La logique du Tax Shelter et des fonds régionaux, c’est d’activer des productions locales et européennes pour contrer la déferlante américaine. C’est la fameuse exception culturelle", explique Noël Magis. En théorie, un tournage de James Bond à Bruxelles serait possible si la production était à 100% anglaise. Mais ce n’est plus le cas depuis "Octopussy", sorti en 1983. "Or les Américains font des films là où ils trouvent de l’argent", torpille Noël Magis! Et d’insister: "L’industrie européenne n’a que peu d’intérêt à servir de porte d’entrée au cinéma américain. Et à terme, il est préférable d’avoir de la production "made in Belgium" que d’être l’arrière-cour de fabrication de films américains. Mieux vaut être à la manœuvre que le fournisseur."

3 fois à Paris. Dangereusement vôtre (1985) L'agent spécial a visité Paris dans "Opération tonnerre", "Moonraker", et "Dangereusement vôtre". ©BELGAIMAGE

C’est sans compter la concurrence acharnée que se livrent les grands studios européens (Pinewood à Londres, Barrandov à Prague, Cinecitta à Rome, Babelsberg, dans la grande banlieue de Berlin…). "Bien sûr, Bruxelles attise la curiosité des producteurs étrangers, elle excelle dans le montage, la production d’effets spéciaux, la post-production. Mais elle manque cruellement de studios, pointe Alain-Gilles Viellevoye, directeur commercial de Scope Pictures. Dès lors, les studios britanniques conservent l’énorme avantage compétitif de leur proximité culturelle et linguistique avec les États-Unis."

Un décor anonyme

Pourtant, chaque année, Bruxelles sert de décor à des films. Ici, on a bien tourné une cascade en voiture au pied des tours du quartier Nord pour "The Fifth Estate", biopic sur le fondateur de WikiLeaks, coproduit par Steven Spielberg. Là, des maisons Art nouveau ont bien servi de décors à "The Danish Girl" du réalisateur britannique Tom Hooper. "The Expatriate", le film d’action britannico-canadien du réalisateur allemand Philipp Stölzl avec Aaron Eckhart en ancien agent de la CIA, prenait ses quartiers entre le Palais de justice et devant la Bourse. "Près de 350 films sont tournés à Bruxelles chaque année. Rien que cette année, nous avons eu 5 grandes productions", se targue Pierrette Baillot, directrice du Brussels Film Office, l’organisme chargé de faciliter les tournages à Bruxelles et ses 19 communes. "Il y a beaucoup de coproductions avec la France, mais Bruxelles attire de plus en plus de productions britanniques ces dernières années, surtout pour des documentaires", commente Pierrette Baillot.

Ce bourlingueur au droit de tuer est passé - quasiment - partout. Et il y a des lieux où il retourne, comme Le Caire (2 fois), Hong-Kong (3), Istanbul (3), Miami (3), New York (2), Paris (3), Tokyo (2), Venise (3). A Bruxelles, on l’attend toujours de pied ferme.

Selon cette dernière, les atouts bruxellois sont multiples. "Une position centrale au sein de l’Europe et un accès facile en Thalys et en Eurostar, une grande variété de paysages et de décors, beaucoup de verdure, une population multiculturelle, des techniciens réputés. Sans oublier la dot de la mariée: le fameux tax shelter et le fond Bruxellimage. Cela revient, par exemple, beaucoup moins cher de loger et nourrir toute une équipe à Bruxelles qu’à Paris ou à Londres. Et même s’il n’existe pas encore d’harmonisation au niveau des 19 communes bruxelloises, les tournages en espaces publics sont généralement gratuits et les autorisations sont également plus faciles à obtenir." Le Brussels Film Office tire aujourd’hui un bilan positif de ses dix premières années d’activité. Le nombre de jours de tournage à Bruxelles est ainsi passé de 491 en 2007 à 871 en 2014. Avec des retombées économiques de 100.000 euros par jour de tournage, estime Pierrette Baillot.

Pour autant, gare aux déceptions. D’abord parce que la magie du cinéma magnifie les décors bruxellois, parfois bien moins spectaculaires qu’ils n’en ont l’air. Mais aussi parce les faux amis sont légion. Floutée, maquillée, Bruxelles a l’habitude de se faire passer pour une autre. "A Ixelles, la place Brugmann ou l’avenue Louis Lepoutre rappellent les boulevards haussmanniens. Du coup, les équipes de tournage françaises s’en servent souvent pour figurer Paris", explique Pierrette Baillot. Plus surprenant: la commune de Saint-Gilles et son Parvis, aussi, est régulièrement assaillie par des équipes de tournage. Mais "magie du cinéma aidant", elle se fait passer pour Marseille dans "La French", le thriller policier avec Jean Dujardin. Et reste un décor anonyme aux yeux des réalisateurs étrangers.

3 fois à Hong-Kong. L'homme au pistolet d'or (1974) Bond est venu trois fois à Hong-Kong: dans "On ne vit que deux fois", "L'homme au pistolet d'or", "Meurs un autre jour". ©belga

Le Brussels Film Office, qui se charge aussi de la promotion à l’étranger de Bruxelles comme lieu de tournage, affirme pourtant remplir son devoir de "marketing territorial". "Les actions promotionnelles se poursuivent, par notre présence à divers séminaires, événements, festivals et marchés du film", indique Pierrette Baillot. Et d’insister: "Moi-même, j’ai pris l’habitude de me rendre au Festival international du court métrage de Clermont-Ferrand, pour séduire les jeunes talents." Le vieux James, lui, préfère des cieux fiscalement plus accueillants.

Bons baisers de Prague

Car au petit jeu des avantages fiscaux pour attirer les tournages, Bruxelles perd du terrain par rapport aux autres capitales. Villes, régions et pays rivalisent de ristournes fiscales, notamment les crédits d’impôts, pour faire venir les productions et facilitent les projets des uns et des autres. Aujourd’hui, le Brésil, l’Australie et, plus récemment, la Namibie et l’Afrique du Sud tentent d’attirer dans leurs filets les tournages. Voyant près d’un tiers de ses tournages s’exiler vers la Belgique et le Luxembourg, la France vient de relever son crédit d’impôt à 30 millions d’euros. Quant à Berlin, elle aussi, déploie ses charmes outre-Atlantique. Derrière le sigle "DFFF" (Deutscher Filmförderfonds) se cache un dispositif d’incitation international, qui restitue aux producteurs 20% des dépenses engagées sur le sol allemand, dans la limite de 4 millions d’euros par projet (10 millions par dérogation).

©REUTERS

Mais, en matière d’avantages fiscaux, ce sont les capitales de l’Europe de l’Est, Bucarest, Prague, Budapest, qui cassent le plus les prix des tournages. "Ces villes accordent des crédits de 30 à 45% des dépenses (éligibles) de tournage, plafonnés très haut, à 32 millions d’euros par exemple en Hongrie", explique un directeur de production. Rien d’étonnant, donc, que "Casino Royale", premier James Bond incarné par Daniel Craig en 2006, a été tourné à Prague et dans la station thermale de Karlovy Vary. "Pour James Bond, Prague a servi de décor en se faisant passer pour le Monténégro, Moscou, Berlin et même New York. En plus, le coût des salaires des techniciens y est inférieur de 50%, par rapport aux tarifs londoniens, et l’on peut y travailler dix heures par jour deux mois d’affilée", explique Ludmila Claussova, directrice du Czech Film Commission, qui propose 20% de rabais fiscal sur tous les frais en Tchéquie. En dehors de la zone euro, Prague profite en outre de toute appréciation de la monnaie unique. Or, de tous les critères pris en compte par les producteurs américains, le taux de change est peut-être le plus décisif.

L’Islande aussi a décidé de tirer au mieux parti de cette autonomie. Cela, en augmentant considérablement le programme de défraiement des dépenses occasionnées lors de tournages de films sur le territoire. "Avant l’incentive, très peu de films étaient tournés ici, explique Einar Tomasson, commissaire à la cinématographie pour l’Islande. Il y a eu le James Bond de 1985, ‘A View to a Kill’, et puis plus rien. Nous avons introduit, en 2011, le défraiement de 12% des frais, l’avons augmenté à 14% en 2006 et en 2010 à 20%." Parmi les atouts de l’île, hormis le remboursement de 20% du total des frais perpétrés sur le territoire: la diversité des paysages et leur proximité les uns des autres. "Chez nous, il ne faut que deux heures pour passer de montagnes escarpées à des déserts, des volcans, des glaciers ou des plages de sable noir, reprend Einar Tomasson. Vous pourriez très certainement trouver des décors semblables en Amérique, mais il vous faudrait aller au Canada, en Alaska et à Hawaï." Depuis, l’agent 007 y est revenu, en 2002, pour "Die Another Day", pour immortaliser, sur pellicule, une course poursuite sur glace au bord du Jökulsárlón, la lagune qui clôt le glacier du Vatnajökull. Sans doute trop modeste, en manque de visibilité, Bruxelles attend toujours un chef-d’œuvre international, qui prenne la ville pour ce qu’elle est: une belle qui ne demande qu’à être reconnue, toute habillée.

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