Quand la fragilité devient une force

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Surpopulation, violence, "école de la délinquance"… Les prisons sont dans le collimateur. Rencontre avec Eve Duchemin, Magritte du Meilleur Documentaire pour "En bataille", à l’occasion d’un débat à Bruxelles, lors de la projection au cinéma Aventure.

Le milieu carcéral divise l’opinion. L’enjeu de "En bataille" n’est pas un réquisitoire pour ou contre le système tel qu’il existe: en faisant le portrait d’une jeune directrice de prison de la région picarde, Eve Duchemin prend un chemin de traverse pour mieux traiter son sujet. Elle s’intéresse à l’individu, et la prison n’est, au départ, qu’un décor.

Marie, 35 ans, est sans cesse face aux détenus. Ceux qui arrivent, à qui elle doit annoncer la couleur. Ceux qui se sont mal comportés et qui se retrouvent en commission disciplinaire. Ceux qui espèrent que leurs efforts seront récompensés. Ceux qui, placés en détention provisoire pour une faute qu’ils ne comprennent pas, plongent dans la dépression et ne communiquent presque plus. À chaque fois, Marie essaie de masquer son extrême sensibilité. Avec plus ou moins de réussite. Elle arrive à avancer dans ce monde presque exclusivement masculin, et où la violence est omniprésente…

Eve Duchemin, la réalisatrice, n’est pas seulement douée pour capter les ambiances et pour faire exister les silences: elle a beaucoup à dire sur le sujet "prison". Après plusieurs années d’immersion, d’abord pour un film de commande sur le sport intra-muros, puis pour la préparation et le tournage d’"En bataille", elle planche actuellement sur le scénario de son premier long-métrage, qui nous racontera la journée de permission de plusieurs détenus…

Comment avez-vous approché votre sujet?

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Marie est une amie, c’est la marraine de ma fille. J’ai toujours été interpellée par son métier. Pour "En bataille", elle a eu besoin de me montrer son univers pour de vrai, profondément. C’est donc elle qui m’a commandé le film sur les détenus "longues peines" et leur rapport au sport. C’était une manière de faire connaissance avec la prison. Souvent les cinéastes sont sollicités par l’administration pour en donner une certaine image, plutôt positive. En tant que visiteur, c’est un test, on a besoin de savoir comment on se comporte, comprendre qu’on n’est pas là pour sauver les gens, mais qu’on peut partager des choses étonnantes avec les détenus.

Ce premier film a-t-il facilité votre dialogue avec eux pour le film suivant?

"Des amitiés se créent mais tout est biaisé, en prison. Toute relation humaine est mesurée à ce qu’elle pourrait apporter dans le confort immédiat, dans la survie quotidienne."

Absolument. Par exemple pour les négociations, qu’ils acceptent d’être filmés à visage découvert… Que Marie soit face à des vraies personnes et pas juste des nuques et des mains en gros plan. Il fallait qu’on rencontre ces "autres", ceux qu’on croit loin de nous, les délinquants… Dans le film, ils défendent leurs positions. On commence, par exemple, par quelqu’un qui trouve que tout est injuste, qui fait le procès du système en expliquant que les pédophiles et les violeurs ne devraient pas être traités comme lui.

En tant qu’extérieur, avez-vous été sollicitée pour faire entrer ou sortir des choses de la prison?

Oui, ils essaient, c’est légitime, tout est bon pour adoucir un peu la vie qu’ils mènent à l’intérieur. Mais je leur ai fait comprendre que je voulais revenir souvent et que donc je n’entrerais pas dans ce jeu-là. Des amitiés se créent mais tout est biaisé, en prison. Toute relation humaine est mesurée à ce qu’elle pourrait apporter dans le confort immédiat, dans la survie quotidienne. Au-delà du matériel, certains ont besoin de raconter ce qu’ils ont sur le cœur. C’est frappant. Moi je ne suis pas psy, je viens avec une caméra, qui attire les confidences, mais qui ne peut pas répondre à toutes leurs interrogations. Par contre, elle peut leur tendre un miroir. Travailler en prison, c’est apprendre à dealer avec son empathie. Aller à la rencontre, mais garder une certaine distance. Je fais un lien avec un film que j’ai tourné en Palestine il y a dix ans. Tout le monde a son avis sur la Palestine, et tout le monde a son avis sur la prison. Mais peu de gens y sont vraiment allés. C’est quelque chose qu’il faut expérimenter. Mon film n’avait pas pour but de dire: "la prison c’est dégueulasse." La prison, c’est compliqué. Comme le dit Marie, "c’est le moins mauvais système qu’on ait trouvé pour l’instant, à nous de le faire fonctionner le moins mal possible…" C’est un cadre de vie qui est anormal, il ne faut jamais l’oublier. Tout est plus fort, plus contrasté. Comme en Palestine, encore une fois, où je n’avais jamais autant ri, sans doute à cause du contexte. Tout est tellement dur qu’il faut bien en rire.

Qu’est-ce qui vous a le plus touché?

Chaque prison est différente. Moi j’ai travaillé à Liancourt, une de ces grandes prisons usines ouvertes par Sarkozy, qui souvent appartiennent à Bouygues, et où l’état paie un loyer. Tout a été fait pour limiter le personnel, caméras de surveillance, ouverture de porte à distance… Mon impression, après 4 ans d’immersion, c’est que plus les prisons sont petites et les surveillants nombreux, plus les détenus se connaissent et ont du vécu humain ensemble, mieux c’est. L’homme n’est pas fait pour garder l’homme, c’est contre-nature, il faut créer du lien le plus possible pour éviter le désespoir, les dérives. J’ai visité la nouvelle "prison modèle" de Marche-en-Famenne, où tout est fait pour éviter les crises entre les surveillants et les détenus, qui sont responsabilisés, peuvent se déplacer sous certaines conditions, avec cuisine commune, etc. Les détenus remplissent eux-mêmes les bons de cantine sur l’ordinateur, ça évite les dérives du type: "j’ai perdu mon bon, pas de cigarettes de toute la semaine, je dois taxer à tout le monde, je suis infériorisé, je pense que le surveillant s’acharne, on en vient aux mains, etc."

On parle beaucoup de la surpopulation de la prison, notamment à Saint-Gilles…

Bien sûr, Saint-Gilles est vétuste. Son seul avantage, c’est que c’est dans la ville, ce qui facilite les visites par les familles. Les prisons usines autour de Paris, il faut souvent prendre plusieurs trains et bus, marcher, pour enfin arriver au milieu de la taïga: la prison. Du coup les parloirs sont plus limités.

On surnomme parfois la prison "l’école du crime", qu’en pensez-vous?

On comprend la proposition de Taubira, en France, de développer les peines alternatives pour les petits délits, pour éviter que quelqu’un qui a brûlé des feux rouges se retrouve avec des criminels plus endurcis. Il y a des gens qui se retrouvent mis ensemble et qui ne devraient pas, notamment pendant la détention provisoire.

Vous assurez à la fois la réalisation, l’image et le cadre de votre film. Qu’est-ce que ça apporte?

À chaque film, je vois ça comme une danse. J’invite la personne filmée à entrer dans une danse avec moi, il faut trouver un rythme commun. À cela s’ajoute un cahier de charges, en fonction du sujet. Ici, il était assez épais. Une directrice de prison a un devoir de réserve, il faut ajouter la réserve naturelle et personnelle de Marie… Et puis j’avais envie qu’on reste amies à l’issue du film. Une femme fragile dans un contexte dur… mais où sa fragilité peut aussi lui servir… On est dans la contradiction et les paradoxes. Le cinéma montre ça. On entre dans la vraie saveur de l’humanité: la complexité.

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