Quand le cinéma anticipait le génocide

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Plusieurs projections avec orchestre, en grande pompe et comme à l’époque: c’est ce qui attend "La ville sans Juifs". Un incroyable film dystopique et prémonitoire datant de 1924.

Il est des films dont l’existence tient du miracle. Des films dont le parcours à lui seul mériterait… qu’on en fasse un film. C’est le cas de "La ville sans Juifs", une œuvre mythique de 1924, mutilée par les nazis et retrouvée presque intacte il y a deux ans par un collectionneur français, sur un marché aux puces. Rendu au monde via une restauration en Autriche (son pays d’origine), le film propose, sur un ton pamphlétaire assumé, des images insoutenables, totalement prémonitoires des pires heures du nazisme

Retour en arrière. Nous sommes à Vienne, dans les années 1920. Hugo Bettauer est un auteur très connu, et très controversé. D’origine juive, il s’est converti au protestantisme pour entrer dans l’armée. Puis il s’est retrouvé à New York comme reporter. Avant de revenir en Autriche, pétri d’idées progressistes. Homosexualité, avortement, féminisme, érotisme sont des thèmes qu’il aime traiter, notamment dans le journal qui porte son nom, le Bettauers Wochenschrift. Mais ce genre de propos en choque plus d’un dans la patrie de Stefan Zweig et Sigmund Freud, déjà très fortement teintée d’antisémitisme.

Comme si tout avait été écrit, connu, et donc prévisible. Sans que rien n’ait pu empêcher l’horreur de se produire.

Hugo Bettauer publie à tour de bras: des romances, des policiers, des comédies. Certains sont adaptés au cinéma: "La rue sans joie" permet à une jeune actrice de faire parler d’elle: Greta Garbo en personne. En 1922, Bettauer sort un best-seller bientôt vendu à 250.000 exemplaires: dans "La ville sans Juifs", il s’inspire… de l’avenir, en imaginant que Vienne soit bientôt vidée de ses occupants juifs, suite à un décret. Après un certain remue-ménage accompagné de violences, les Juifs font leurs bagages dans l’urgence. Mais bientôt l’économie de la ville périclite: théâtres, usines… Les Aryens, qui s’étaient d’abord frotté les mains, finissent par supplier les Juifs, qui acceptent de revenir…

Le fils du cinéaste est mort à Auschwitz en 1942

À les revoir aujourd’hui, ces images donnent le tournis. Voire la nausée. En tout cas, elles ne laissent pas indifférents. Certains détails frappent plus que d’autres. Comme les wagons à bestiaux où on force les exilés à "voyager". Ces synagogues que l’on vide de force. Ces familles déchirées par l’incompréhension. Comme si tout avait été écrit, connu, et donc prévisible. Sans que rien n’ait pu empêcher l’horreur de se produire. Un caractère prémonitoire qui glace: quel film de science-fiction déjà tourné raconte-t-il notre destin? Où vivrons-nous bientôt? Sur la planète-dépotoir de Wall-E, ou dans l’humanité stérile de "Children of Men"?

Ces romans si prémonitoires

"Futility". C’est sous ce titre que paraît ce roman catastrophe de Morgan Robertson, en 1898. La date est importante car le roman raconte avec une précision incroyable comment un paquebot présumé insubmersible va heurter un iceberg. Précisons que le paquebot s’appelle Titan. Qu’il est équipé de caissons étanches. Mais qu’il ne compte pas assez de chaloupes… Nous sommes 14 ans avant le naufrage du "frère jumeau" du Titan, le Titanic.

En 1994, Tom Clancy ne publie pas précisément un roman annonçant l’attaque du 11 septembre 2001 sur les tours jumelles. Mais "Dette d’honneur" met quand même bien en scène un kamikaze, lequel projette les 550 tonnes de son jet sur… le capitole.

Et que dire de Jules Verne qui, dans "De la terre à la lune", décrira avec plus d’un siècle d’avance la mission Appolo 11 avec une précision déroutante? Floride comme lieu de départ, temps de parcours à l’heure près, et même point de retour en mer… Et si tout était déjà écrit?

Quelques mois après la sortie du film, Bettauer est à son bureau. Otto Rothstock, un technicien dentaire, fait irruption. Et tire six fois, à bout portant. Deux semaines plus tard, Bettauer meurt de ses blessures à l’hôpital. Il apparaîtra que Rothstock était un nazi convaincu. De fréquents appels à l’assassinat avaient été proférés à l’encontre du romancier-journaliste, et même publiés dans des feuilles de chou du parti… Bettauer laisse une veuve, et un fils, Heinrich. Lequel connaîtra les wagons imaginés par son père: il meurt à Auschwitz, en 1942.

Le film restauré est d’une exceptionnelle force formelle: il appartient à cet expressionisme qui a réussi à transcrire tant de choses en se servant du cadre, du découpage, des compositions. Il sera accompagné par un orchestre de 16 musiciens, et par une partition originale. Comme à l’époque la musique agit à la fois comme illustration du lieu montré, et comme exhausteur de goût pour le spectateur, à un niveau à la fois intime et symbolique. L’occasion de (re) découvrir le plaisir intense d’une projection avec musiciens live… dans un contexte de mémoire vive.

Dimanche 26 janvier à 11h (grand public) et lundi 27 janvier à 13.30h (scolaires) au Ciné Palace à Bruxelles. Mardi 18 février au Quai 10 à Charleroi (2 projections à 14 et à 20h). Jeudi 20 février à la Cité miroir à Liège (2 projections à 14 et à 20h).

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