Rupert Everett: "Oscar Wilde, c'est Rihanna"

©Frenetic Films

1 mètre 93, les yeux décidés, la bouche ourlée et l’intelligence aux coins des lèvres: Rupert Everett reste une image de la perfection, et du charme incarné. À cela s’ajoute un nouveau fait d’arme: réalisateur…

Idole des années 80, icône gay par excellence (mais bien malgré lui), Rupert Everett s’est fait plus discret ces derniers temps. Et pour cause: la star de 59 ans préparait son premier film, un biopic consacré à son maître à penser, peut-être aussi son double: Oscar Wilde.

Mais pas n’importe quel biopic: une plongée dans l’enfer des dernières années de ce génial dramaturge d’origine irlandaise. Pas question ici de s’appesantir sur les soirées fastes où le tout Londres se pressait pour applaudir les bons mots, les traits d’esprit, et la vision du monde si particulière d’un Wilde qui, sous un vernis mondain, cachait un être caustique à l’extrême. Ici, on plonge dans la psyché d’un artiste littéralement maudit, revenu de tout, qui tente d’assumer son homosexualité, de faire face à la déchéance, et de trouver un sens à sa démarche artistique.

The Happy Prince

Ce film est sans doute l’aboutissement de toute une vie: à chaque étape de son existence Rupert Everett tissait son intimité avec Oscar Wilde. "Another country", le film qui le fait connaître internationalement en 1984, raconte déjà les faux-semblants liés à l’homosexualité dans une université anglaise des années 1930. Qui s’autorise quoi, avec qui, et en jouant sur quels non-dits? Ce sont des questions qui escorteront toute la vie de Rupert Everett, à l’écran comme dans la vie.

Another Country

"L’homosexualité est devenue quelque chose de très courant, constate Everett. Le mouvement LGBTQ est là et bien là. Mais à chaque génération, on croit qu’on fait des progrès immenses, que ça y est. Or, malgré ce discours de tolérance, voire cet effet de mode, dans les faits, tout cela reste théorique. Personnellement, depuis que j’ai fait mon coming out, Hollywood ne me propose plus tellement de rôles. Ou alors je joue les quotas: l’homosexuel de service."

Dans "Les lunettes d’or", en 1987, Everett est aux côtés de Philippe Noiret, ce "beau jeune homme" qui va si longtemps lui coller à la peau. Encore une histoire d’homosexualité refoulée, cette fois dans l’Italie fasciste…

Présence incomparable

1995 est l’année de la consécration: celle où l’acteur accède au rang de star internationale. Yves Saint-Laurent en personne (un autre fan absolu de tout l’univers wildien) le choisit comme égérie de la marque. Quelques mois plus tard, Everett cartonne dans l’excellente comédie romantique "Le mariage de mon meilleur ami". Dans "Shakespeare in love", il sera Christopher Marlowe (autre icône gay), mais c’est dans une adaptation de Wilde ("Un mari idéal") que Rupert Everett prouve qu’il n’apporte pas seulement un physique – et un trouble – tout particuliers: il est de la trempe de ces acteurs à la présence incomparable, capable de tenir tête à Cate Blanchett et Julianne Moore en personne.

Un mari idéal

"Le génie des pièces de Wilde ne tient pas seulement à la langue et à la construction dramatique, mais aussi à la profondeur psychologique de ses personnages. Ses dandys ne sont pas seulement de beaux parleurs, ce sont des êtres désabusés qui réfléchissent profondément au sens des choses. Ils jonglent avec les mots et les aphorismes, mais aussi avec les idées: l’homme et la femme sont-ils égaux? La richesse donne-t-elle des droits supplémentaires? Quelle est la part de la réussite dans le bonheur terrestre?", se questionne le réalisateur.

"The happy prince"

De et avec Rupert Everett. Avec également Colin Firth, Emily Watson, Colin Morgan… Note: 4/5.

Qui est cet homme en surpoids, brisé par la vie, qui hante les cabarets de Paris, paie pour prendre du plaisir avec des jeunes hommes, consomme de l’absinthe plus que de raison? Ce paria qui, lorsqu’il croise une femme qui fut de son monde, et qui le reconnaît, ne pense qu’à lui soutirer 5 livres? Cet homme, c’est Oscar Wilde, le plus grand dramaturge de son temps. Deux ans plus tôt, il sortait de prison, après avoir purgé une peine pour homosexualité. Réfugié en France, aidé par des proches, il va essayer de se reconstruire. Mais Bosie, le jeune homme de bonne famille avec qui il a "fauté" refait surface. Ils partent pour Naples. Leur amour résistera-t-il à la pression financière mais aussi morale, qui les suit où qu’ils aillent?

Grâce à un habile mélange de flash-backs, Rupert Everett brouille les pistes et mélange les atmosphères pour nous entraîner dans la spirale désillusionnée où un génie des mots va se faire engloutir. Pivot du film, il incarne un Wilde habité, hanté par un pantin tragique: lui-même.

Quand on lui demande si le génie de Wilde n’a pu s’exprimer que dans le malheur qu’il raconte dans "The happy prince", c’est-à-dire quand il a été trahi puis condamné à la prison pour homosexualité, Rupert Everett botte en touche. Il nous rappelle cette phrase, peut-être la plus célèbre de Wilde: "J’ai mis mon talent dans mon œuvre et mon génie dans ma vie." Pour l’acteur anglais, les chefs-d’œuvre ne sont pas seulement à chercher dans "De profundis" ou "La balade de la geôle de Reading", écrits en prison, mais du côté de "De l’importance d’être Constant".

"C’est prodigieux, s’enthousiasme-t-il. Tout y est. À l’époque, Wilde, c’est Rihanna. Il est adulé, les jeunes ont son portrait épinglé dans leur chambre, tout le monde connaît ses répliques par cœur. Il en profite pour signer cette pièce, pièce maîtresse qui constitue en quelque sorte la bible du dandy. Mais beaucoup plus en réalité: un portrait génial de l’humanité, dans sa dimension sexuelle, animale, avide de pouvoir, d’image. Une modernité absolue. Sans oublier que c’est sans doute la chose la plus drôle jamais écrite."

Tout n’est que vanité

En 2008, Everett revient sur le devant de la scène avec une galipette dont il a le secret: une (anti)autobiographie où il se moque gentiment du monde des paillettes, à commencer par lui-même. Dans "Tapis rouge et autres peaux de bananes", c’est toute l’histoire récente qui défile, racontée par un homme qui ne fréquentait que les "places to be", et en très bonne compagnie, s’il vous plaît. Bob Dylan, Andy Warhol, Gianni Versace, tout le monde y passe, dans les folles nuits tropéziennes ou hollywoodiennes. Avec une verve hilarante, Everett décrit aussi le Berlin des années 80, la fin du communisme, les tournages, la vie avec ses amis les stars. Et conclut que tout n’est bien sûr que vanité.

La grande question désormais: que va bien pouvoir faire Rupert Everett à présent que son grand œuvre est derrière lui… Espérons qu’il mette de côté les caméos et autres apparitions dans les films des autres (comme dans le dernier Tim Burton, "Miss Peregrine", où il était calamiteux de cabotinage) pour privilégier son propre travail.

"En vérité, il faut l’admettre: je rêvais de m’écrire un grand rôle et de le jouer."

A-t-il pris suffisamment de plaisir à réaliser? "C’est intense. Beaucoup de pays, dont la Belgique, où nous avons recréé des rues entières du Paris de 1900… Donc beaucoup de pression. En même temps c’est valorisant quand le château de carte commence à prendre forme, explique-t-il. Il faudrait que je m’autorise à me raconter encore en parlant des autres. Car on ne fait jamais que cela. J’ai essayé de rendre hommage à Oscar Wilde à mon humble manière: ça, c’est pour le discours conscient. En vérité, il faut l’admettre: je rêvais de m’écrire un grand rôle et de le jouer."

Vanité, encore? Lucidité? Une pirouette qui n’aurait sans doute pas déplu à un certain dramaturge d’origine irlandaise…

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