Stéphane Mitchell: "C'était trop facile d'attaquer les banques frontalement"

©Jey Loumon

Mêlant images d’archives et de fiction, thriller financier et drame familial, la nouvelle série belgo-suisse "Quartier des banques" darde un regard acéré sur la crise bancaire et les cénacles feutrés de Genève.

Stéphane Mitchell, cocréatrice et scénariste, nous livre son point du vue sur la série "Quartier des banques", inspirée de la crise de 2012 en Suisse et de la fin du secret bancaire. Elle nous parle de ses intentions, du travail de création, du genre et de l’ancrage dans la réalité.

Bande-Annonce - Quartier de Banques

Comment est née l’idée originale et quelle était au sens large votre intention d’auteur?

L’idée originale de l’équipe était de parler des banques suisses et de rendre accessible, par un drame familial et une enquête, ce monde compliqué des banques privées genevoises qui sont très particulières, héritières de grandes familles protestantes, et qui se passent de génération en génération depuis plus de 250 ans. On n’avait pas envie de faire un brûlot, une arme à charge, car on trouvait que c’était trop facile et pas forcément juste d’attaquer les banques frontalement. On voulait rentrer dans ce drame national que la fin du secret bancaire a été pour les Suisses, en passant par le sort des employés de banque qui ont été trahis par les banquiers, les avocats et les politiciens. On a "fictionalisé" la manière dont les choses se sont déroulées, mais nous sommes restés fidèles à ce qui s’est passé: d’abord dire que le secret bancaire ne mourra jamais, "les Américains se prennent pour des cow-boys"…, puis se demander: "Qu’est-ce qu’on leur donne?" Le but était de voir la crise de l’intérieur et montrer comment les banques et le pouvoir politique ont finalement trahi leurs employés et les petits clients pour protéger leur pouvoir, l’argent et la Suisse.

"Voir la crise de l’intérieur et montrer comment les banques et le pouvoir politique ont finalement trahi leurs employés et les petits clients pour protéger leur pouvoir, l’argent et la Suisse."

Avec "Quartier des banques", vous développez beaucoup votre histoire autour d’Elisabeth Grangier et de sa mère, Blanche, la chef de famille, garante de la tradition. Aviez-vous la volonté de montrer un monde genré inégalitaire, parfois peu humain?

Oui, mais l’intention était également de montrer des femmes fortes, pas forcément à contre-courant, mais qui ne sont pas coincées dans un cliché de genre. Laura Sépul (Elisabeth Grangier) est très belle mais elle est forte, cheveux courts, ébouriffés… Cela dit, elles évoluent dans un monde d’hommes qui sont donc plus nombreux pour d’évidentes raisons de vraisemblance. Mais d’autres femmes fortes sont présentes dans des rôles secondaires, comme une médecin, une avocate… Et Brigitte Fossey (Blanche) incarne la tradition, le paternalisme et les valeurs de la banque. Mais c’est elle qui prend toutes les décisions importantes. Elle n’est donc pas si soumise puisqu’elle qui tire les ficelles, dans sa famille et à la banque.

La série a été tournée en partie au Grand Hotel Kempinski. ©Jay Loumon

Les premières images et paroles de chaque épisode montrent un monde bancaire peu reluisant, avec des images d’archives marquantes. Quel était votre objectif en agissant de la sorte?

L’idée première était de situer l’histoire et de raconter tout cela sans développer une longue exposition. Le réalisateur (Fulvio Bernasconi) a déjà terminé plusieurs documentaires et on avait beaucoup d’archives incroyables de la RTS. On voulait montrer qu’on avait une fiction, mais qu’elle est vraiment ancrée dans le réel. La vérité historique et la chronologie de ce qui s’est passé en Suisse, on va vous les montrer à travers des images d’archives. Cela paraissait le plus simple et le plus coup-de-poing.

Comment vous êtes-vous documentés pour refléter le monde réel?

Nous avons lu beaucoup de témoignages, rencontré pas mal de personnes. Quand on vit à Genève, on connaît assez facilement des gens qui travaillent dans les banques. Notre travail est donc fort documenté sur la base d’archives de la presse et de rencontres avec des témoins directs qui ne voulaient pas être nommés, mais qui avaient vécu les choses de l’intérieur.

Dans quel genre vous inscrivez-vous?

Il a été rapidement décidé avec l’équipe de création que la force de la série allait résider dans ce mélange d’un ton détective/thriller financier avec une note drama recentrée sur la famille. Nous ne pensions pas réellement au soap en vérité. L’histoire de cette famille fictive est un patchwork d’histoires vraies que nous connaissions, et cette envie de mélanger les genres est venue finalement instinctivement, dans le processus créatif.

La série qui perce le secret des banques

Dès ce mercredi soir, La Trois (RTBF) diffuse la dernière coproduction belgo-suisse qui relate la crise du secret bancaire en Suisse, qui éclatait en 2012, sur fond de drame familial et de scandale d’attribution de marché et de rétrocommission. Malgré de petites faiblesses comme un générique de fin peu en phase avec le ton général ou des scènes politiques peu convaincantes, cette nouvelle saga a le mérite d’aborder la crise bancaire helvétique intelligemment.

Pour ce faire, elle part d’un drame familial qui ajoute une couche de soap opera (le genre "Santa Barbara": amour-argent-trahison-business) au thriller financier et à une enquête qui touche la famille et la banque. Comme le dit sa cocréatrice Stéphane Mitchell (lire l’interview ci-contre), la série revendique "une appartenance au genre soap mais plus à la Shonda Rimes ("Grey’s Anatomy"), et aussi, en toute humilité, à la tragédie grecque."

Par ailleurs, la série réussit le pari de garder une tension de bout en bout, grâce à deux acteurs excellents, Laura Sépul et Féodor Atkine. Elle parvient également à ancrer l’histoire dans la réalité par un truc de montage extrêmement bien réussi: une voix off qui introduit l’histoire sur des images montées en "split-screen", c’est-à-dire avec l’écran coupé en deux ou trois, de manière à mêler images fictionnelles et vraies archives de la crise de 2012.

"Quartier des banques" prouve une fois encore la bonne santé des séries européennes.

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