Publicité
interview

Terry Gilliam: "Don Quichotte a raison, le fantasme peut tout"

©Jelle Vermeersch

Terry Gilliam, Sergi Lopez et la jeune actrice Joana Ribeiro étaient à Bruxelles pour présenter "L’homme qui tua Don Quichotte". L’occasion de rencontrer un artiste totalement hors norme, qui électrise tout ce qu’il touche, et qui assume depuis 50 ans ses géniales visions hallucinées.

L’Américain de la bande (des Monty Python), c’était lui. Depuis ces mythiques années 70 où ils régnaient en maîtres incontestés sur la planète de l’humour philosophico-irrévérencieux, le réalisateur a su se renouveler, avec une série de films cultes ("Brazil", "Time Bandits", "L’armée des 12 singes",…) qui chacun à sa manière interpelle notre modernité à grands coups de visions absurdes, et de spéculations sur l’avenir – 30 ans avant "Black Mirror".

Le cinéaste fou nous revient avec une variation sur le thème de Don Quichotte, accompagné par Sergi Lopez, tout heureux d’être impliqué dans ce pilier de la culture espagnole ("un héros anti-machiste, ça fait du bien…") et par Joana Ribeiro, encore éblouie d’avoir partagé une aventure aussi colossale que libertaire. Réputé "maudit" (il aura mis 28 ans à voir le jour!), le film est une véritable épopée sur l’importance de l’imaginaire, et nous emmène au cœur des questions métaphysiques: l’homme est-il une créature de chair ou de fantasmes? Tout en nous rappelant que Terry Gilliam appartient à la famille des Kubrick et des Cameron, soit les plus grands créateurs d’univers du 7e Art.

'HOMME QUI TUA DON QUICHOTTE Nouvelle Bande Annonce (Adam Driver, Terry Gilliam) 2018

Vous vous réveillez encore en sursaut avec cette idée: il faut adapter Cervantes?

Non, c’est fait! Ça n’a jamais été un cauchemar, en fait. Je me suis toujours dit que j’y arriverais. Un pas après l’autre. C’est dans la nature du cinéaste, de l’artiste: toujours recommencer, chercher les briques, les empiler.

"Je me suis toujours dit que j’y arriverais. Un pas après l’autre. C’est dans la nature du cinéaste, de l’artiste: toujours recommencer, chercher les briques, les empiler."

Votre héros est réalisateur, métaphore de l’aliénation…

Comme beaucoup, Toby a cédé aux sirènes de l’argent, il a vendu son âme au diable, c’est-à-dire à la publicité. Il retombe sur des images de son premier film, et ça lui pose la question fondamentale du sens de sa vie.

"La question fondamentale d’aujourd’hui? Retrouver le goût. Ce qui ne peut se faire qu’avec l’exercice de la liberté, qui passe par une certaine fantaisie au quotidien. Pour cela, il ne faut pas avoir peur de marcher sur les chemins de traverse."

La morale, c’est que nous vivons dans le déni, qu’il faut chercher une autre vérité plus enfouie?

Quelque chose comme ça. Un réalisateur est un humain comme les autres, mais il est fascinant à observer parce qu’il est obligé de jongler sans cesse avec le très abstrait – les idées, les histoires, les sentiments – et le très concret: les impondérables physiques qui font un film. Ça crée une certaine schizophrénie, dont nous souffrons tous à des degrés divers, où il nous faut concilier nos rêves et la réalité.

"Les films Marvel nous éloignent de nous-mêmes. C’est un cinéma qui nous ramène toujours à un schéma rassurant: on a tous un pouvoir secret, on est surpuissant, on va sauver le monde en le mettant à notre image."

Une des questions fondamentales est celle de la liberté…

Tout au long de l’histoire, Toby est transporté de lieu en lieu, accompagné par cette figure de Don Quichotte sous la forme d’un vieil acteur qu’il a lui-même "conçu" 10 ans plus tôt. Aujourd’hui, il voit dans cette aventure une manière de questionner ses choix. La liberté est au cœur de la vie des hommes.

Dans "Les frères Karamazov", Dimitri se pose exactement la même question: quelle forme doit prendre ma vie pour qu’elle vaille la peine? Dans quels pièges suis-je englué: religion, complaisance personnelle, facilité du confort de l’argent…? Toby est pris dans un voyage initiatique en compagnie d’un chevalier soumis à un code de l’honneur très strict – et donc absurde. Mais ça lui fait le plus grand bien. Don Quichotte a raison, le fantasme est plus fort que la réalité.

Interview du Monde à Cannes 2018: pourquoi Terry Gilliam n’a jamais renoncé à son « Don Quichotte »

Le roman vous a contraint à une narration picaresque, loin des standards actuels…

Merci d’utiliser ce mot: picaresque. J’ai lu quelques critiques, qui regrettent que je n’aie pas suivi une narration plus classique. Mais c’est fait exprès! On va d’expérience en expérience, par bonds successifs. Comme dans un rêve. Ou comme dans beaucoup de récits anciens.

Aujourd’hui on est soumis à une narration en trois actes, toujours la même. Je n’ai rien contre les films Marvel, mais leur rythme, leur type de héros, et leurs super-pouvoirs nous éloignent de nous-mêmes. C’est un cinéma qui nous ramène toujours à un schéma rassurant: on a tous un pouvoir secret, on est surpuissant, on va sauver le monde en le mettant à notre image… Je veux croire que le public est encore prêt pour autre chose, qui va le toucher en lui racontant une histoire autrement.

Le héros tombe souvent dans des trous, des fosses, des planchers, pour accéder à d’autres dimensions…

Il tombe, comme Alice tombe vers le Pays des Merveilles. La réalité ne peut pas suffire à l’homme. Quand j’étais jeune aux Etats-Unis j’ai travaillé plusieurs mois à assembler des voitures sur une chaîne. Mes copains attendaient la fin du boulot pour la vraie vie: la famille, le sport, les amis… Moi je lisais pendant la pause ("Les frères Karamazov", justement) et je me demandais ce que cette histoire avait à me raconter, à moi. Je voulais lier mon travail et mon besoin de rêve, que tout ne fasse qu’un. C’est exactement ce qui se passe dans le film.

Et je crois que c’est aussi la question fondamentale d’aujourd’hui: retrouver le goût. Ce qui ne peut se faire qu’avec l’exercice de la liberté, qui passe par une certaine fantaisie au quotidien. Pour cela il ne faut pas avoir peur de marcher sur les chemins de traverse. Ce n’est que là qu’on pourra tomber dans un trou, où vous attend peut-être votre double sous la forme donquichottesque de quelqu’un qui cherche sans entrave sa propre vérité, en assommant les gens avec une épée rouillée.

©Jelle Vermeersch

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés