The Mercy, ou quand l'ivresse du grand large a un goût de trop peu

©Impuls Pictures AG

Un trimaran, un tour du monde, Colin Firth, Rachel Weisz, une histoire vraie, une fin dramatique… Tout était réuni mais, hélas, "The Mercy" reste trop timide pour servir son propos.

"L’affaire Crowhurst"… Cette aventure humaine à l’issue tragique a traumatisé toute l’Angleterre à la fin des années 60. Un "homme d’affaires" autoproclamé, savant fou à ses heures, voileux du dimanche, qui décide de s’inscrire à la course autour du monde sans escales et en solitaire… et dont on apprendra bientôt la tricherie, la folie, et la disparition.

"The Mercy" ("Le Jour de mon retour")

Note : 3/5

De James Marsh. Avec Colin Firth, Rachel Weisz, David Thewlis …

Le film nous présente une parfaite famille britannique, le papa, la maman, les quatre enfants bien peignés, dans une jolie maison d’une petite ville portuaire. Donald a inventé le Navicator, une sorte de sextant électronique. Sur un stand voisin de la Foire nautique où il vend son invention, la presse se pousse pour interviewer Bill King, qui va participer à une première mondiale: un tour du monde en solitaire.

L’orgueil de Donald est piqué au vif. Lui aussi se sent capable d’un tel exploit. Il dévoile ses intentions à sa femme. Il n’a jamais participé à une course sérieuse de sa vie? Qu’importe: la volonté suffira! Lorsque les premiers doutes commencent à l’assaillir, le bateau est presque achevé, sa maison est hypothéquée, et toute la presse ne parle plus que de lui… Ne reste plus qu’à larguer les amarres. Mais dès les premiers jours les avaries se multiplient.

Donald se réfugie dans le mensonge… Pour les puristes, la course au large ne semble plus synonyme aujourd’hui que de vitesse, de fibre de carbone hors de prix, et donc de liaisons satellites où on remercie les sponsors (pour se payer la fibre de carbone hors de prix). "The Mercy" nous ramène à un temps où des valeurs bien plus philosophiques, presque monacales, motivaient ces "aventuriers de l’inutile" à partir se perdre dans les Quarantièmes Rugissants.

La mer, avec ou sans sirènes, est notre matrice; elle nous attire, elle nous retient, elle nous garde.

Il était très dur de partir, sans radio, sans balise de détresse, mais comme l’ont raconté les marins de toutes les époques, il était aussi très dur de revenir. La mer, avec ou sans sirènes, est notre matrice; elle nous attire, elle nous retient, elle nous garde. L’état psychologique qui s’installe immanquablement au cours d’une telle traversée est celui d’une prise de conscience aiguë de sa propre place, où la disparition apparaît finalement comme une fin possible, voire heureuse.

C’est dans cet état d’esprit très spirituel que partait un certain Bernard Moitessier, présenté comme le rival de Crowhurst dans le film, mais qui faisait en fait son tour du monde à lui, sans compétition. On regrette qu’une si petite part ait été réservée à ce marin/écrivain de légende: on n’apercevra sa femme que pour une séquence où elle fait figure de potiche – alors que Françoise Moitessier détenait le record de la plus longue traversée sans escale: 126 jours, avec passage du Horn, s’il vous plaît!

C’est en fait à la suite de la déclaration de Moitessier de partir que le Sunday Times avait lancé le Golden Globe Challenge. Moitessier, largement en tête, décidera d’enchaîner avec un second tour du monde, l’Europe "ne le tentant plus". Donald Crowhurst, se retrouvant en tête de course, se rendit compte que ses journaux de bord allaient être épluchés, et qu’on découvrirait la supercherie: il n’avait en fait jamais quitté l’Atlantique, inventant ses positions.

Loin de l’image lisse présentée par le film, qui semble vouloir rendre hommage au disparu, on aurait voulu également en apprendre plus sur cet aventurier, cet ancien soldat démis pour insolence, pilote de la RAF, spéculateur, et grande gueule à ses heures. Avec un tel couple d’acteurs, on aurait aimé être emmenés plus loin dans ce voyage sans retour, symbole magnifique de cet hubris si humain, qui fait à la fois notre petitesse et notre grandeur.

The Mercy Bande-Annonce

Lire également

Contenu sponsorisé

Partner content