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Tous les chemins mènent à Netflix

©Netflix / Carlos Somonte

D’une pureté formelle ahurissante, "Roma", de Cuarón, sort en salle et sur la célèbre plateforme. Un film qui ramène à l’enfance et bien au-delà.

Difficile de réduire les chefs-d’œuvre à un concept simple. Grande fresque familiale? Ode à la pureté des peuples conquis par l’homme blanc? Film sur l’enfance? Sur le Mexique éternel? Sur la féminité? "Roma" explose les frontières et nous embarque dans une errance étrange et hypnotique. À l’arrivée, on n’aura rien appris, mais tout ressenti. Le passage du temps, la tendresse, l’enfance, les tropiques, les années 1970, la domination masculine, la condition de servante, et ce que Cocteau appelait "la difficulté d’être".

"Roma"

Note: 5/5

D'Alfonso Cuaron. Avec Yalitza Aparicio, Marina de Tavira, Diego Cortina Autrey,…

Le jour se lève, Cléo aussi. La toilette. Les cheveux. L’eau coule sur les carreaux de la cour intérieure. Il faut balayer car, comme chaque nuit, le chien a fait caca ici et là. Ensuite, la vaisselle, préparer la maison pour le lever des enfants, les embrasser un à un, conduire le plus jeune à l’école, aider madame. Puis, dans la maison vide, les gestes qui s’enchaînent. Le dimanche, on va au cinéma où on a rendez-vous avec un homme. Puis, à nouveau, les jours succèdent aux jours.

Lorsque le père de famille décide de rester au Canada où il est parti pour un colloque, on essaie de s’organiser, de répondre aux questions des enfants, aux peurs de Madame. Et puis vient le moment inévitable: celui où Cléo se rend compte qu’elle est enceinte.

Peut-on encore parler d’un bras de fer entre la plateforme et le milieu du cinéma "traditionnel"? Ce clivage est en passe d’être obsolète.

Elle tremble comme une enfant – l’enfant qu’elle est encore au dedans –lorsqu’elle vient le dire à madame, avec la certitude d’être renvoyée. Mais pas question de ça ici: Cléo est un membre de la famille. Au fil des jours, des heures, des saisons et des enfants qui grandissent, la jeune Cléo commence à s’y autoriser: devenir, peut-être, un membre de la famille…

Noir et blanc

Netflix met tout le monde d'accord

Alors, quid des films Netflix? Cinéma ou pas cinéma? Éligibles aux festivals, aux Oscars? Visibles sur grand écran, mais alors seulement dans le pays d’origine? Qui, quoi, comment? Netflix semble vouloir agir au cas par cas. Et ce cas-ci risque de mettre tout le monde d’accord. Cinéma: difficile de faire plus 7e Art que ce "Roma".

Festival? Le film a déjà gagné le Lion d’Or à Venise. Grand écran? Il est sorti le 21 novembre à New York, Los Angeles et Mexico, puis dans d’autres villes américaines, Londres et Toronto. Aujourd’hui à Bruxelles, à partir du 26 décembre dans le reste du pays. Et dès ce vendredi, il sera visionné par des millions d’abonnés Netflix.

En attendant des nominations aux Oscars? L’académie va-t-elle accepter de couronner un film déjà disponible sur une plateforme? Les observateurs parient sur l’affirmative, et même sur la possibilité de multi-nominer un film en langue espagnole et en mixtèque (qui n’aurait pu a priori que briguer le titre de meilleur film en langue étrangère).

Alors, peut-on encore parler d’un bras de fer entre la plateforme et le milieu du cinéma "traditionnel"? Ce clivage est en passe d’être obsolète car, qu’on le veuille ou non, Netflix est en train d’imposer une nouvelle manière de faire des films. Et quels films!

"Roma" est de toute beauté. Tourné en pellicule 60 mm et en noir et blanc, il redéfinit le concept de cinéma, en se servant sans limite des possibilités offertes. Découpage, mouvement de caméra, rythme, mixage de niveaux sonores comme on en découvre que si rarement… Tout est là pour nous immerger. Et tout cela pour finir sur un petit écran?, demanderont les mauvaises langues… Pas du tout, répond Netflix, distributeur mondial.

Regardez: nous le sortons au cinéma dans beaucoup de pays. Et presque simultanément sur la plateforme, pour nos 130 millions d’abonnés. Sans peur et sans reproche, Netflix! Sur petit ou sur grand écran, chacun fera son marché, quitte à revoir le film plusieurs fois.

Et c’est d’ailleurs là une bonne idée, tant "Roma" appartient à ce genre qui s’insinue en vous, et poursuit son existence bien des jours après la vision, venant tisser ses images avec vos propres souvenirs, vos propres fantasmes, vos interrogations inconscientes sur ce qui fait la vie intime de nos milliards de mystérieux concitoyens.

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