Traumatismes et guérisons

Pour Atom Egoyan, le génocide arménien est toujours présent dans ses films, mais en filigrane. ©REUTERS

Atom Egoyan vient en Belgique dans le cadre du centenaire du génocide arménien et à l’occasion d’une rétrospective à la Cinematek. Rencontre avec le réalisateur.

Dans les années 90, Atom Egoyan était un réalisateur emblématique. Et il fallait avoir vu plusieurs de ses films si l’on voulait un tant soit peu briller en société. Dans un style à l’esthétisme recherché, Egoyan traitaient des thèmes troubles, des héros perturbés, en proie à des problèmes identitaires graves. Son héroïne d’"Exotica" (1994), par exemple, était devenue une icône, un symbole de la jeunesse qui se cherchait alors: sur fonds de meurtre, une jeune danseuse de boîte de strip-tease accepte de revêtir un costume de lycéenne – jupe plissée, chaussettes noires, chemisier blanc et cravate dénouée… Les hommes vont se disputer pour elle. La transgression des règles du club lui permettra de trouver un peu plus qui elle est, tout en semant le trouble sur son passage. "C’est récurrent, nous a confié le réalisateur. Mes personnages sont des exilés de leur propre vie, et de leur entourage. Que le personnage soit anglais, irlandais, canadien ou arménien n’y change rien. Ce sont très souvent des gens qui se cherchent, qui sont en marge."

Avec des thèmes aussi lourds, on pourrait craindre que les films d’Egoyan soient tous des pensums difficiles à digérer. Il n’en est rien. Le cinéaste prend soin, film après film, de garder un certain plaisir dans l’intrigue, et un côté ludique dans la mise en place. Souvent, il y a un jeu sur les présences et les absences, sur les allers-retours dans le temps, qui pourraient faire penser aux préoccupations intellectuelles d’Hitchcock.

Pour Atom Egoyan, le génocide arménien est toujours présent dans ses films, mais en filigrane. ©REUTERS

Après "Exotica", la consécration internationale, critique et publique, arrive avec l’excellent "De beaux lendemains" ("The Sweet Hereafter", 1997), qui rate de peu la Palme d’or à Cannes, et gagne le Grand Prix du Jury. Encore un sujet torturé, bien sûr. Un avocat (Ian Holm) arpente les routes d’une petite bourgade américaine. Il est envoyé là pour pister les parents des victimes d’un crash d’autocar, et les persuader d’entamer des poursuites… La rencontre avec l’une des survivantes de l’accident (Sarah Polley dans l’un de ses premiers rôles marquant) va changer sa façon de voir les choses… Les thèmes habituels sont là: errance psychologique, questionnements identitaires, le tout sur une intrigue où la vie et la mort s’interpénètrent intimement.

Amnésie

Egoyan a pris un certain temps pour mettre au centre de son travail le lien qui l’unit au pays d’origine de sa famille: l’Arménie. En 2002 sort "Ararat", avec notamment l’incontournable Charles Aznavour. "Mes films tournent toujours autour du traumatisme et du déni corollaire. Le génocide qui a coûté la vie à mes arrière-grands-parents est toujours là, mais en filigrane. Souvent, le génocide est évacué par les générations suivantes, à cause de la souffrance, du secret. Mais il reste impossible à faire partir. C’est une amnésie, parfois collective, et plus ou moins volontaire. Or l’amnésie vous détruit en s’insinuant en vous. Il faut trouver la bonne thérapie, en tant que personne et en tant que groupe humain. Comment quelqu’un peut-il se retrouver lui-même et retrouver les autres? Tous mes films parlent de ça. ‘Ararat’est le premier qui assume plus frontalement l’Arménie, puisque toute l’intrigue tourne autour de ça."

"Ararat" (bande-annonce)

Le film sera projeté en présence du réalisateur le 4 mai au Palais des Beaux-Arts. La projection sera précédée par une master class. Le lendemain, à la Cinémathèque Royale, le réalisateur inaugurera le long cycle qui lui est dédié jusque fin mai.

"Remember" (bande-annonce)

Egoyan profitera ensuite de sa présence en Europe pour se joindre à diverses rencontres autour du centenaire du génocide arménien. Un thème qui le hante, comme l’indique le titre de son prochain film: "Remember" (avec Christopher Plummer et Martin Landau). "Pour savoir s’il y a eu génocide, il est important de voir quel rôle a joué le gouvernement du pays au moment des faits. Si le gouvernement donne son accord, soit en organisant, soit en laissant faire ostensiblement alors qu’il pourrait agir, alors les faits sont avérés. Mais le plus important pour moi est de parler du phénomène. Que ce soit au Cambodge, au Rwanda ou en Arménie, ce sont des faits historiques, mais il faut dépasser ça pour dégager les causes. Ce n’est qu’en essayant de comprendre le tout qu’on pourra lutter pour que ça n’arrive plus. Ou pas trop vite."

Lundi 04 mai au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, à 18h: Marie-Aude Baronian, professeur associé à l’université d’Amsterdam, s’entretiendra avec Atom Egoyan sur la place de l’identité arménienne dans son œuvre, à 20h: "Ararat", en présence du réalisateur, 02 507 82 00, www.bozar.be. Rétrospective à la Cinematek du 7 au 31 mai, www.cinematek.be.

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