"Ulysse nous parle d'aujourd'hui"

©Paulo Camacho

Femme de théâtre et de cinéma, Christiane Jatahy porte brillamment L’Odyssée à la scène et à l’écran.

Créé au Brésil en mai, à Avignon en juillet, "Le présent qui déborde" débarque sur la scène du Théâtre National, qui en est le coproducteur, avant de se lancer dans une tournée européenne de plusieurs mois. À la fois metteuse en scène et réalisatrice, la Brésilienne Christiane Jatahy y poursuit sa relecture personnelle de l’Odyssée, entamée en 2018 avec "Ithaque", à travers un dispositif qui doit autant au théâtre qu’au cinéma. Un spectacle inclassable, à la fois tragique et réjouissant, qui convoque l’écriture invisible entre les médiums, l’imagination du public et l’actualité brûlante de la crise migratoire et écologique.

"Le théâtre est le lieu de la frontière poreuse entre l’intime, le social et le public."

Après avoir livré sa vision de Mademoiselle Julie de Strindberg ("Julia", 2012) ou des Trois Sœurs de Tchekhov ("What if they went to Moscow?", 2017), Christiane Jatahy s’est lancée dans "L’Odyssée" pour parler des milliers de destins brisés par l’exil, et du drame écologique qui menace. Une métaphore mise en doute par ceux qui rappellent qu’Ulysse est un guerrier, non un réfugié. Mais pour la dramaturge, il y a plusieurs Ulysse: "Celui qui part à la guerre en figure héroïque et celui qui tente de rentrer à Ithaque. Les migrants désirent tous rentrer à la maison, même quand ce chez-soi n’existe plus ou n’est plus accessible. C’est de l’ordre du fantasme, de la projection. C’est là que le présent déborde, quand le passé n’existe plus et que l’avenir est impossible. Pour moi, les classiques sont une lentille efficace. Ulysse nous parle d’aujourd’hui." Il en va de même de Pénélope, qui n’est pas seulement en train d’attendre son mari mais qui lutte pour sa terre: "Elle est active! Je voulais aussi parler de ça, des femmes et des enfants qui restent dans les pays en guerre alors que les hommes partent pour diverses raisons."

Déployant un chœur grec selon un dispositif scénique et filmique qui inclut le public, Jatahy laisse le théâtre faire irruption dans le film qu’elle a elle-même tourné en Palestine, au Liban, en Grèce, en Afrique du Sud et en Amazonie, à la rencontre de comédiens professionnels exilés – un petit budget pour un grand film, où réel et fiction se rencontrent. Un entre-deux qui laisse une grande part à l’imagination du public, pour celle qui "ne pense pas le spectateur comme quelqu’un qui se contente de voir, mais comme un créateur à part entière." Ce que fait Jatahy, c’est aussi construire l’utopie d’un troisième espace entre le film et la scène, d’un autre temps entre celui du théâtre et du cinéma, entre le passé, le présent et le futur.

Chacun son Ithaque

Guidée depuis longtemps par le dialogue entre scène et cinéma, la metteuse en scène explore chaque fois un dispositif différent, en fonction du sujet: "Cette fois-ci, je voulais élaborer un dialogue entre ici et là-bas, entre le public et les comédiens, entre l’écran et la scène, pour rappeler que nous sommes tous dans le même bateau, où que nous soyons. Le théâtre est toujours un acte politique. C’est le lieu de la frontière poreuse entre l’intime, le social et le public."

Théâtre

 "Le présent qui déborde"

Note: 5/5

Théâtre National, jusqu’au 12octobre.

 

Sans jamais nommer Jair Bolsonaro, Christiane Jatahy critique ouvertement l’actuel président brésilien qui, en l’espace de quelques mois, s’est attaqué drastiquement aux artistes comme aux homosexuels, sans parler de l’Amazonie, où Jatahy a tourné la dernière partie du film. Une situation de plus en plus dramatique qui suscite une vague de solidarité en Europe, où plusieurs festivals manifestent leur soutien en invitant des artistes brésiliens, comme le dernier Kunstenfestivaldesarts ou le focus Proximamente, plateforme de découvertes sud-américaines qui aura lieu le mois prochain au KVS. Une situation qui ne fait qu’empirer, confirme-t-elle: "Quand j’ai commencé le tournage en 2018, je pensais parler des émigrés vénézuéliens au Brésil mais, après l’élection, j’ai choisi de parler de l’Amazonie. Depuis notre tournage en mars 2019, la situation des Indiens et de la forêt est bien pire encore. C’est vraiment terrible."

Comme elle, beaucoup d’artistes résistent et travaillent entre le Brésil et l’Europe, à cause de la censure mais aussi du manque d’argent pour la culture, la recherche, la science ou l’éducation. "C’est une censure indirecte. Il y a tous les jours de terribles nouvelles, observe-t-elle. C’est comme des bombes pour le milieu artistique, la forêt amazonienne, les femmes, les gays. Et la situation est bien pire que lorsqu’on a créé le spectacle, en mai. Tout ça en seulement sept mois de gouvernement. Quand j’ai fait ‘Ithaque’, la première partie de ‘Notre Odyssée’, je parlais déjà de ce coup d’état – pas militaire mais à l’encontre de la démocratie. Je continue à séjourner au Brésil car mes amis et mon histoire sont là-bas, mais je ne sais pas comment les choses vont tourner. J’ai déjà vécu la dictature militaire étant enfant, je ne veux pas revivre ça!"

"Le présent qui déborde. O agora que demora. Notre Odyssée II", au Théâtre National, jusqu’au 12 octobre, www.theatrenational.be.

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